La Vie des Juifs à Nice dans la deuxième guerre Mondiale et leur déportation

L'IMMIGRATION JUIVE DANS LES ALPES-MARITIMES

Quatrième Partie

L’UTILISATION DU FICHIER JUIF : LES ARRESTATIONS

Entre le début de la guerre et la Libération, trois vagues d’arrestations de Juifs sont organisées dans toute la France.

La première a lieu dès la déclaration de guerre en septembre 1939 ; elle n’avait pas pour but d’arrêter spécifiquement les Juifs, mais les ressortissants allemands, pays devenu ennemi. L’administration française ne fait pas encore la différence entre Allemands et Juifs venant d’Allemagne, déchus de leur nationalité par les lois de Nuremberg197. Les Allemands « aryens » en France à cette date sont bien entendu concernés, mais très peu nombreux. A Paris, c’est le Vélodrome d’Hiver qui sert de lieu de rassemblement. Le père du doctorant, aveugle, y a été retenu pendant trois jours.

La mesure d’arrestation de ressortissants d’un pays ennemi est une décision normale pour une nation entrant en guerre. Les situations individuelles ne peuvent être prises en compte instantanément. La perception par les autorités françaises du sentiment anti-allemand des Juifs d’Allemagne et d’Autriche, réfugiés en France, met un certain temps à se manifester.

Avec la deuxième vague d‘arrestations, qui a lieu le 16 juillet 1942 à Paris et dans toute la zone Nord, et le 26 août de la même année dans toute la zone dite libre, et donc à Nice, nous entrons dans la période d’exterritorialité et d’exclusion des Juifs du genre humain. Elle ne concerne que les Juifs. Cette mesure est la conséquence des pourparlers du 7 mai 1942 à Paris entre Heydrich, chef de l’Office Central de la sécurité du Reich, et Bousquet, Secrétaire général de la Police de Vichy. Le 4 juillet, Laval, Chef du Gouvernement de Vichy, confirme à Paris les engagements pris par Bousquet, et propose « que lors de l’évacuation des familles juives, de la zone non occupée, les enfants de moins de 16 ans soient emmenés eux aussi » 198. L’accord porte sur les Juifs allemands, autrichiens, sarrois, dantzigois, luxembourgeois, tchécoslovaques, russes, baltes, et porteurs du passeport « Nansen ». Le contingent à arrêter par la Police française est fixé à 10 000 pour la zone Sud. Nous reviendrons plus en détail sur cette opération à Nice.

La troisième vague se subdivise en deux périodes ; l’une entre le 9 septembre et le 14 décembre 1943, puis, de janvier 1944 jusqu’à la Libération.

La première phase dès l’occupation par les forces allemandes de l’ancienne zone italienne est entreprise par l’équipe du S.S. Brunner, la deuxième par la Police allemande aidée par les miliciens français.

Dans les Alpes-Maritimes, en 1939, le lieu de rassemblement est d’abord le Fort Carré à Antibes, puis les internés, 800 environ, sont dirigés vers le camp des Milles, près d’Aix-en-Provence, camp régional pour le Sud Est. Ce camp est ouvert en septembre 1939 et fermé en mars 1943199. On procède alors à des vérifications de situations, beaucoup d’internés sont relâchés assez rapidement à cette époque.

1) La rafle du 26 août 1942 à Nice, le temps de Vichy

LA PREPARATION

La Caserne Auvare

Sur quelles bases administratives ou documentaires, la Police française a-t-elle pu arrêter 1000 personnes en deux jours, en vue de leur déportation vers Drancy ? Il nous a semblé que la possession et l’exploitation d’un fichier de Juifs étaient indispensables pour une telle opération. Or, à cette époque, la Police « raciale » n’est pas encore opérationnelle, elle ne dispose d’aucun fichier, et de surcroît, s’occupe surtout des aryanisations.

La lecture du rapport « Le Fichier Juif » 200 de la commission présidée par René Rémond nous a éclairé sur plusieurs points.

Il est indiqué201 :

« Identifier les fichiers constitués à l’occasion de ces opérations [de recensement de 1940] et qui pouvaient subsister. Dès lors, notre attention est attirée sur la confusion possible entre les notions de fiches de recensements et fichier Juif. » « (…) Les préfets reçurent l’ordre de ne pas communiquer aux autorités d’occupation les listes nominatives des Juifs français, ils avaient en revanche tout le loisir de transmettre celles concernant les Juifs étrangers202 ».

Cette instruction du gouvernement devait permettre à Laval d’avoir une monnaie d’échange avec les autorités allemandes, pour,

« Traiter la question juive comme un élément parmi tant d’autres d’une négociation globale, sans regarder –ou presque – au coût humain203 ».

Plus de mille personnes sont amenées à la caserne Auvare, 560 personnes sont arrêtées définitivement après criblage de leurs situations individuelles. Le Préfet Ribière autorise les parents à choisir le sort de leurs enfants : les prendre avec eux ou les confier à une organisation spécialisée. C’est le seul exemple en France d’une telle décision ‘’humanitaire’’.

En comparant les fiches de la Préfecture de ces personnes avec la liste des déportés de la caserne Auvare, nous nous sommes aperçus que 246 fiches portent le tampon J, et que sur 257 fiches, ce tampon ne figure pas. Poussant plus loin ces recherches, nous nous apercevons que les 257 personnes, sans mention J n’habitaient pas à Nice, et ne pouvaient donc pas faire partie de ces fiches. En effet, le fichier de la Préfecture ne concerne que les personnes habitant cette ville, et quelques habitants de Villefranche sur Mer.

De plus, 16 fiches sont repertiorées sans la mention J de personnes habitant à Nice, mais elles portent le même nom et habitent au même endroit que celles qui ont cette marque, et sont arrêtées. Il s’agit vraisemblablement de membres d’une même famille, habitant à la même adresse.

Une personne était internée à Argeles lors de l’établissement des fiches, 41 habitaient Monaco, mais n’étaient pas fichées à Nice.

René Rémond écrit :

« Le 26 août, parfois la veille, et souvent pendant la nuit précédente, des policiers français munis de listes avaient frappé aux portes. Ces listes avaient été établies à partir des informations fournies à la fois par le recensement de juin 1941, et par celui du 2 janvier 1942, répertoriant les Juifs entrés en France depuis le 1ier janvier 1936 ».204

Dans ce que nous venons de décrire, il y a des certitudes, des explications plausibles, et des postulats.

Nous pouvons formuler l’hypothèse que les forces de Police ont arrêté 262 Juifs (246 + 16), soit près de la moitié, grâce aux documents de la Préfecture de Nice. Il est probable, mais non certain, que les autres personnes ont été retrouvées par la Police grâce aux indications d’autres autorités françaises, soit qu’elles habitaient dans différentes villes dont le fichier a disparu, soit qu’elles étaient assignées à résidence, et leur localisation connue. Peut-être avons-nous ainsi résolu la question de la source des arrestations pour cette période, et avoir levé une petite partie «des secrets du recensement de zone Sud, du moins ceux qui touchent à sa destruction »205.

Après ces événements, il n’y a presque plus d’arrestations, sauf en septembre et octobre 1942, où de « petits convois » 206 sont acheminés vers Rivesaltes, devenu le Drancy de la zone dite libre jusqu’à l’occupation allemande de cette ville, le 11 novembre 1942. Les noms recueillis dans ces listes font partie de la base de données constituée pour notre étude.

Comment expliquer cette trêve ? Aux différents procès qui se sont déroulés à la fin de la guerre, les accusés prétendirent toujours avoir agi sous la pression allemande.

« Pour rétablir la vérité historique, il faut donc surtout remettre en lumière les initiatives prises par Vichy. La France en réalité, a joui d’une liberté d’action tout à fait exceptionnelle pour un pays vaincu, (…) le contrôle allemand sur la zone Sud n’a pas été strict pendant quelque temps »207.

Cette remarque est confirmée par l’arrêt des déportations en zone Sud. Il est établi que Pétain a toujours manifesté son antisémitisme, soutenu en cela par une partie de son entourage. Pour preuve, l’interdiction faite aux Juifs, dès juillet 1940 de résider dans le département de l’Allier, dont le chef lieu est Vichy,208 et le premier statut des Juifs le 3 octobre 1940, promulgué sans aucune demande allemande. Mais par ailleurs, et sans qu’il faille voir là une relation directe, il a constamment écouté les voix de l’Eglise catholique et protestante. Or, celles-ci réagissent aux déportations :

« L’opposition de l’ensemble des Eglises catholiques, et protestantes, et l’ensemble de la population de la zone dite libre à l’arrestation et à la livraison des Juifs impose au gouvernement de Vichy le ralentissement de sa collaboration policière massive avec la Gestapo. Ces interventions sauvent probablement la vie de dizaines de milliers de Juifs, menacés par le programme des Allemands ».209

Le Cardinal Gerlier est le chef de cette opposition aux mesures gouvernementales.

Il est ainsi prouvé que la voix des Eglises est écoutée. La ‘’livraison’’ des Juifs étrangers de la zone Sud aux Allemands en été 1942 aurait pu être évitée. Il faut aussi considérer que cette ‘’livraison’’ était envisagée par le chef du gouvernement comme une monnaie d’échange pour obtenir des avantages dans les discussions avec l’occupant. Mais il n’a rien obtenu en contrepartie. La même situation s’est reproduite en Hongrie en 1944, ou un marchandage de ‘’Juifs contre camions’’ a échoué. Dans ce cas, le demandeur qui détenait la ‘’marchandise’’ était l’Allemand Eichmann, et le refus provenait des Alliées. Ceux-ci ne voulaient pas fournir à l’ennemie un moyen de proroger la guerre. Il en est résulté la déportation et l’extermination d’environ 400 000 Juifs Hongrois.

Le sort de ces déportés est décrit par le témoignage suivant :

« Le train des déportés s’arrête à La Blancarde210. [En gare], on ouvre les portes et les vantaux des wagons…les visages font peine à voir, et l’odeur est horrible. Les malheureux se jettent sur notre eau et nos provisions (…) Mais pas un cri, pas une plainte. Les figures seules, crispées et ravagées, les yeux pleins de larmes, témoignent des souffrances endurées… une femme veut jeter son enfant par la portière pour nous le confier. » 211

Après un passage à Drancy, la majorité de Juifs de ce transport est répartie pour Auschwitz, par les convois 27, 29 et 32. Presque personne n’est revenu.

A partir de l’occupation italienne en novembre 1942 jusqu’à l’arrivée des Allemands en septembre 1943, nous n’avons pas trouvé de traces d’arrestations pour des motifs raciaux. La zone attribuée aux Italiens échappe à l’autorité de Vichy, dont les directives ne peuvent plus être exécutées. Le gouvernement de Pétain a entrepris plusieurs démarches auprès des autorités allemandes à Paris, en particulier auprès de l’ambassadeur Abetz, pour que celui-ci intervienne à Berlin puis à Rome. L’autorité de Vichy est contestée dans cette partie de la France, désormais totalement occupée. Le bruit courrait que l’Italie songeait à aider les Juifs à passer clandestinement en Suisse, mais, aussi à émigrer sur son propre territoire.212

L’intervention d’Otto Abetz eu pour effet une entrevue le 16 janvier 1943 entre Mackensen, l’Ambassadeur d’Allemagne à Rome, et Ciano, Ministre des Affaires étrangères d’Italie, suivie d’un entretien le 25 février 1943 entre de Von Ribbentrop, Ministre des affaires étrangers du Reich avec Mussolini. Le Duce promit d’abord de satisfaire les demandes allemandes, puis, changea d’avis. Les questions juives passèrent de la compétence de l’armée italienne à celle du Ministre de l’Intérieur à Rome. Celui-ci créa à Nice un Commissariat aux questions juives, avec à sa tête un inspecteur de Police, avec rang de général, Lo Spinoso, qui avait pour mission de transférer tous les Juifs de la région côtière dans l’intérieur du pays. Là, ils furent placés en résidence surveillée, les éléments ‘’dangereux’’ furent incarcérés dans un camp de concentration à Sospel.

En mai, les Allemands apprirent que le principal assistant de Lo Spinoso, Angelo Donati213 était Juif. C’est en vain qu’ils tentèrent de rencontrer Lo Spinoso, ils avaient pieds et poings liés dans cette zone, et des milliers de Juifs s’y réfugièrent en toute sécurité, jusqu’à la chute de l’Italie.

La prétention de Vichy d’exercer son autorité sur l’ensemble du territoire français non annexé a aussi échouée. La présence italienne a eu un double effet : elle a permis aux Juifs de se mettre à l’abri, mais elle leur aussi valu d’être regroupés et ainsi arrêtés plus facilement. Cette conséquence était à l’opposé de leur intention.

2) Les rafles de septembre 1943 à août 1944 Opérées par les Allemands, période Hôtel Excelsior

Nous avons indiqué supra que de septembre 1943 jusqu’à la libération de Nice en août 1944, 3273 Juifs ont été arrêtés et sont passés par l’Hôtel Excelsior. Nous avons scindé cette phase en deux phases, la période S.S. de l’équipe Brunner, de septembre à décembre 1943, puis de janvier 1944 jusqu’à la libération.

La première phase indique 2152 arrestations, en 93 jours soit une moyenne de 23,13, la deuxième phase 1221 arrestations, soit une moyenne de 5,8 en 210 jours. Ces chiffres nous ont amené à juxtaposer différentes informations recueillies au cours de cette recherche.

Serge Klarsfeld indique :

« L’équipe Brunner n’excède pas une quinzaine d’hommes, elle ne dispose pas du soutien de la Wehrmacht, le plus souvent réticente en France à participer aux opérations de Police contre les Juifs, qui ne sont pas de sa compétence (…) seule apparemment la Feldgendarmerie214 opère directement avec Brunner pendant les premiers jours de l’occupation de Nice. Pourtant, Brunner ne s’est pas adjoint de séides français pour aider au succès (…) seules quelques interventions du P.P.F. sont relevées...» 215

Par ailleurs, il écrit :

« Le 14 décembre [1943] Brunner ferme l’Hôtel Excelsior et rejoint Drancy avec la plupart des hommes de son commando. Il ne reviendra pas à Nice où la Gestapo continuera de sévir dans les mêmes conditions, avec les mêmes moyens, et avec les mêmes résultats médiocres »216.

Comment, avec ‘’si peu de moyens’’, cette équipe a pu arrêter tant de personnes par jour ?

René Rémond affirme :

« Hitler avait donné ordre de cesser de ménager politiquement Vichy, et les commandos spécialisés dans la chasse aux Juifs, qui avaient opéré, dès septembre 1943, dans la région de Nice, sous la direction d’Alois Brunner, eurent les coudées encore plus franches »217.

Ce n’est que le 13 août 1942 que le S.E.C. est créé.218 Mais il n’avait qu’un rôle administratif, les opérations judiciaires étant du ressort de la Police nationale.219

Jean Louis Panicacci nous apprend que d’après un témoignage de Paul Duraffour et une citation de Léon Poliakov que :

« Lorsque les Allemands demandèrent la communication des listes de Juifs, le Préfet et l’Intendant régional de Police leur affirmèrent qu’elles avaient été emportées par les Italiens, ce qui était vrai, mais le tandem préfectoral fit détruire les doubles, un moment cachés dans les caves. (…) 25 000 Juifs furent traquées dans une ville de 250 000 habitants ou pullulent les dénonciateurs aveuglés par la haine antisémite et alléchés par les primes offertes ». 220

Le fait que les Allemands demandent la communication des listes de Juifs à la Préfecture conforte notre thèse. Ces listes étaient bien celles-là, et non d’autres, qui ont servi aux arrestations d’août 1942. De plus, la citation de Jean-Louis-Panicacci dit « le Préfet affirme qu’elles [les listes] avaient été emportées par les Italiens, ce qui était vrai, mais fit détruire les doubles ».En analysant bien cette phrase, le « ce qui était vrai » s’applique au fait que les Italiens avaient emporté les listes, et non au « il fit détruire les doubles », ce qui n’est pas confirmé. Or, notre base de données repose sur le fichier de la Préfecture, qui contient 5 545 fiches avec le tampon J. On peut en conclure que ce sont ces fiches qui ont servi de base pour l’établissement des listes d’arrestations.

En septembre 1943, date d’arrivée des S.S. « la Police raciale » n’avaient pas encore accès à d’autres listes de Juifs. Le 7 septembre 1943, « les délégués de la S.E.C. zone sud sont convoqués par leur Direction à Vichy pour une réunion, où ils sont invités à dresser des listes de Juifs étrangers et français de leurs régions pour permettre une vaste opération de ramassage. »221. On peut en déduire qu’à cette date, ce service ne disposait pas d’un fichier spécifiquement Juif. A notre avis, seule la Préfecture est en mesure de fournir une telle information aux forces de Police.

Si l’interprétation de l’affirmation du Préfet Chaigneau sur la destruction du double du fichier se trouvant dans les caves de la Préfecture est seulement une hypothèse non vérifiée, et non vérifiable, comment expliquer la présence aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes de fiches avec la marque J, soit bien apparente, soit visiblement grattée, portant sur des Juifs étrangers habitant Nice ? Cela voudrait-il dire que ce fichier a été établi au moins en trois exemplaires originaux, le premier emporté par les Italiens, le deuxième détruit par les services préfectoraux du Préfet Chaigneau ? Ou encore qu’il existait d’autres fichiers, par exemple par adresse, ou par nationalité ou tout autre motif ?

Il se peut aussi que le Préfet Chaigneau ait voulu tromper les Allemands en jouant sur les mots, on confondant fichier et listes de Juifs ?

Toujours est-il que le fichier des étrangers sur lequel nous avons travaillé est effectivement présent dans les archives départementales à Nice, et nous a permis d’entreprendre les recherches auxquelles nous nous sommes livrées.

Il ne nous a pas paru utile de procéder pour la période de septembre 1943 à la Libération au même comptage de fiches que pour la rafle d’août 1942, parce que la première période ne concerne que les Juifs étrangers, qui en tant qu’étrangers, sont répertoriés à la Police des Etrangers. La mention J n’est portée qu’à partir de 1941, rétroactivement sur toutes les fiches de Juifs étrangers.

La deuxième vague d’arrestations concerne tous les Juifs, Français ou étrangers. Les Juifs de nationalité française ne sont pas fichés à la Préfecture. Sur quelles fiches ou listes les policiers se sont-ils basés pour arrêter les Juifs de nationalité française ? Il existait bien des documents en possession des Allemands, non emportés par les Italiens.

Il faut souligner que le gouvernement de Vichy s’est toujours opposé à l’arrestation de Juifs français par les autorités allemandes. Pour tourner cette difficulté, les autorités d’occupation demandent la dénaturalisation des Juifs qui ont acquis la nationalité française depuis 1927. Mais Pétain refuse cette mesure, non par principe de protection, mais parce qu’elle est collective et échappe à son contrôle et à l’autorité qu’il prétend exercer. En septembre 1943, les autorités d’occupation passent outre à cette opposition.

A partir de novembre 1942, de nombreux Juifs, aussi bien de la zone Nord que de la zone Sud désormais occupée, Français ou étrangers, viennent dans la zone d’occupation, italienne pour se mettre à l’abri des persécutions. C’est le cas de Megève, déjà évoqué, où de nombreux Juifs résident avant l’arrivée de leurs coreligionnaires évacués de Nice. Un certain nombre d’entre eux se rendent par la suite à Nice. Compte tenu des événements passés, ces nouveaux arrivants ne se font pas recenser une nouvelle fois à leur arrivée à Nice.

Comment expliquer le nombre important d’arrestations opérées par l’équipe Brunner à partir de septembre 1943 ? Pour les Juifs étrangers, habitant à Nice, la consultation des fiches de la Préfecture par les Allemands nous semble vraisemblable. Il en est de même pour ceux habitant Cannes ou d’autres villes de moyenne importance, dont on ne retrouve plus de trace aux archives.

Ces réfugiés ont la plupart du temps, élu domicile dans un hôtel ou garni. Les loueurs avaient obligation de faire remplir des fiches de Police, relevées chaque jour par les services de surveillance. C’est une première et importante source de renseignements pour les arrestations, les noms patronymiques étant souvent typés.222 En cas de doute, les hommes devaient subir une « visite médicale » révélatrice et sans appel, et toute la famille subissait le sort du père de famille.

La Police d’Etat française n’a pas aidé à la recherche et à l’arrestation de Juifs à partir de septembre 1943, mais la collaboration de membres des « Groupes d’Action du P.P.F » est incontestable. Leur siège se trouve à l’Hôtel Colombia, avenue Victor Hugo à Nice. Nous en avons dénombré223 93 membres à Nice, dont 32 sont des anciens condamnés de droit commun, et 16 à Cannes dont 3 condamnés. L’Ergot du 9/10/44 publie une photographie montrant des hommes faisant la queue devant la Préfecture pour, d’après la légende en bas de la photo, s’inscrire au P.P.F. La date de la photo n’est pas mentionnée. Ces individus sont motivés par l’appât du gain ; ils dépouillent les Juifs de leur fortune avant de les remettre aux autorités allemandes, celles-ci d’ailleurs revendiquent leur part de butin. Ange Fancellu, demeurant 20 Boulevard Mac Mahon à Nice est fusillé par les Allemands pour » « ne pas avoir partagé avec eux le butin provenant d’un pillage d’une maison »224.

Nous avons déjà évoqué les dénonciations. Peu de traces d’archives subsistent, ou sont accessibles.225 Pourtant, elles ont contribué à la recherche de Juifs. L’exemple de la famille Klarsfeld, victime d’une dénonciation, n’est pas unique. Bien que le nombre de dénonciateurs ne soit probablement pas très élevé, la collaboration avec les Allemands étant très mal perçue par la population, le nombre de dénoncés n’est pas chiffrable avec certitude, mais peut avoisiner plusieurs centaines. Quelques noms de dénonciateurs sont connus : le plus souvent cité est celui de Madame Makert, dit « Alice la Blonde », de nationalité suisse qui assistait aux tortures, maîtresse de Brunner, Mme Seidlitz, Antoinette Martinetti, Fink, Mme Chatrieux, Valetti, Lamarque, graveur à Nice226.

L’Ergot du 16/10/1944 écrit sous le titre « Gestapaches » « Un Italien avoue avoir fait arrêter 19 israélites, il se plaint maintenant de n’avoir touché que 1 000 Francs par victime. » L’extrait cité ne permet pas de comprendre avec certitude à quel moment s’applique le ‘’maintenant’’, il est peu probable qu’il se réfère à l’époque allemande. Dans l’hypothèse où cette déclaration est faite après la guerre, elle est faite, dans l’esprit du dénonciateur, pour minorer sa responsabilité par la perception d’une ‘’ petite somme’’.

Les rafles sont constantes, souvent sournoises227, mais efficaces. Les contrôles d’identité sont fréquents, des physionomistes détectent des Juifs reconnaissables par ailleurs à leur accent. Le rôle joué par l’utilisation des listes de l’UGIF228 est contesté, mais pas impossible.

Tous ces faits de dénonciations sont insaisissables dans une base de données informatique, car secrète par nature, et ne pouvaient pas être exploités comme cela a été possible pour l’opération Auvare d’août 1942.

CONCLUSION PARTIELLE

L’ÉVOLUTION DES ÉVÉNEMENTS.

Ce chapitre consacré aux Juifs se décompose trois périodes distinctes :

La première, jusqu’en 1933, pendant laquelle l’arrivée des Juifs en France et à Nice n’est pas placée sous le signe de leur judéité ; ce sont la plupart des immigrants venant pour des raisons économiques ; ils ont choisi la France comme ils auraient pu choisir un autre pays. Cependant, deux particularités distinguent leurs motivations de celles des autres arrivants : ceux qui viennent de Pologne ou de Russie fuient les persécutions raciales et la misère, d’autres viennent plus particulièrement en France de préférence à d’autres pays, attirés par le renom de ce pays pour le respect des Droits de l’Homme et la liberté qui y règne. Nous les qualifions tous d’immigrants.

La deuxième période va de la prise de pouvoir par Hitler en 1933 jusqu’à la déclaration de guerre et l’armistice en juin 1940. La fuite devant l’avance des armées allemandes, et ce que cette armée véhicule comme idéologie, en particulier la persécution des Juifs, motivent ces arrivants que nous qualifions de réfugiés. L’exode les conduit en ‘’zone libre’’, mais jusque là, ils partagent le sort commun de ceux qui fuient devant l’ennemi.

Il en va tout autrement dans la troisième période, à partir de la proclamation du statut des Juifs par Pétain, immédiatement après la signature de l’Armistice. Ils sont pour les uns administrativement, pour d’autres physiquement séparés du reste de la population. Nous les qualifions de persécutés. Les Allemands, après l’occupation de la zone dite libre et au fur et à mesure de l’affaiblissement du régime vichyssois ne feront plus de distinction entre Juifs français et étrangers. Leur but est l’anéantissement physique de tous les Juifs. Ce sort programmé les distingue de celui des résistants arrêtés ou des S.T.O ou réfractaires.

L’administration française, tant policière que judiciaire, collabore avec le régime de l’Etat français, exécute ses ordres, souvent avec zèle. A Nice, le Préfet Ribière applique rigoureusement les directives gouvernementales, et va souvent au devant elles. En août 1942, sous ses directives, il fait arrêter 510 Juifs, hommes, femmes et enfants, en vu de leur déportation à Drancy. C’est la police d’Etat du département qui exécute cette mission.

A partir de cette date, la perception des événements par la population, les autorités ecclésiastiques, puis administratives changent. Les Alliés libèrent l’Afrique du Nord229, la zone dite libre est occupée le 10 novembre 1942, à l’Est l’armée de Von Paulus est écrasée à Stalingrad, l’armée de Rommel est vaincue en Libye, la Sicile échappe à l’autorité de Mussolini.

L’opinion de la population choquée à la suite des déportations d’août 1942, puis les prises de position du clergé, contribuent au ralentissement, voire à l’arrêt des déportations, à Nice. L’arrivée des Italiens en novembre 1942 change totalement et favorablement la situation des Juifs. A cela s’ajoute la venue, en janvier 1943, du nouveau Préfet Chaigneau qui s’oppose aux demandes allemandes de collaboration aux persécutions.

Quel est le bilan, à la fin de la guerre, des événements relatés dans les pages précédentes de ce chapitre ?

Dans un premier temps, une chape de silence couvre le sort des Juifs. La France, libérée de l’oppression allemande, panse ses plaies. Pendant qu’en Allemagne les forces d’occupation procèdent à la chasse aux Nazis et à la dénazification, en France l’épuration est en marche, avec vigueur mais aussi parfois des excès. Nice n’échappe ni à l’une, ni à l’autre de ces réactions. La chasse aux collaborateurs, d’abord énergique, puis plus modérée a lieu dans les Alpes-Maritimes comme dans toute la France. Le retour de rescapés des camps de la mort est discret, mais aucune action de vengeance de leur part n’est signalée. Pourtant, leur vécu est terrifiant.

Nous sommes de ceux qui considèrent l’homme comme une création unique pour chaque être. Aussi, il nous est contraire de traduire le sort des déportés et des rescapés en pourcentages ou en chiffres. Pourtant, comment présenter autrement ces destins sinon par des représentations quantitatives, ignorant ainsi la particularité de chaque être humain ?

Pour l’ensemble de toutes les déportations en Europe, Georges Wellers230 estime le nombre de déportés à 4 803 393 personnes, dont 288 074 survivants, soit 5,7%. Il précise que ces chiffres ne correspondent pas au nombre total des victimes, ils proviennent de sources allemandes231.

Pour établir une échelle de comparaison de « l’efficacité » des mesures de déportation et de mise à mort des Juifs entre notre pays et d’autres Etats232, notons qu’en Pologne la population juive représentait un dixième de la population totale, soit 3,3 millions de personnes juives dont 50 000 survécurent, soit 1,5%. L’exemple polonais est le cas le plus extrême. Hollande 14,29%, en Belgique 44,45%, en Hongrie 50% de la population juive survécut.

L’évaluation de la population juive d’avant guerre en France, est donnée pour environ 300 000 personnes233, chiffre auquel il faut ajouter les réfugiés étrangers venus avec l’exode de 1940. Pour la France, d’après Serge Klarsfeld, 72 721 Juifs sont morts en déportation, soit 24,24%, dont les deux tiers étaient étrangers234. Le pourcentage de la totalité des Juifs de nationalité française déportés est de 7,23%. Les rescapés sont estimés à moins de 2 000235, soit 2,7% de la totalité des déportés, Français et étrangers.

Le fait que les Juifs étrangers représentent la majorité des déportés s’explique par leur localisation policière plus aisée ; le réfugié doit se présenter d’abord en tant qu’étranger à la Police pour obtenir un titre de séjour. Celle-ci établi un fichier qui contient, après 1938, en majorité des Juifs236. Il est alors plus facile pour la Police d’établir des listes de Juifs, ce qui n’est pas le cas pour les Juifs de nationalité française. Ceux-ci ne sont concernés que plus tard par le recensement général des Israélites. De plus, ceux habitants précédemment dans la zone Nord s’étaient inscrits à leur domicile initial, et n’étaient plus obligés de s’inscrire à nouveau dans les Alpes-Maritimes. Leur détection est plus difficile, ils sont dispersés parmi la population locale, et ne se distinguent pas, à part dans certains cas, par leur patronyme. Ils parlent français sans accent, ou on suppose qu’ils sont alsaciens.

Dans les Alpes-Maritimes, de 1940 à 1944, la population juive est estimée à 25 000 personnes, dont 3612 furent déportés, soit 14,49%. Nous n’avons pas de chiffres spécifiques des retours de survivants pour les Alpes-Maritimes. Il ressort de ces données qu’en France, le pourcentage de déportés par rapport à la population concernée est de 21,8%, et à Nice 14,49%, soit respectivement 78,20% et 85,51% de survivants.

Comment expliquer ces particularités ? La conjonction de plusieurs facteurs a joué, sans que l’on puisse vraiment les classer par ordre d’importance, à une exception près : le rôle des Allemands que nous évoquerons en dernier. Nous revenons très brièvement sur les origines des persécutions pour discerner les motivations de chacun des éléments qui contribuent à notre explication.

L’antisémitisme n’a pas été importé en France par les Nazis, il existait déjà bien avant dans ce pays, avant même leur arrivée au pouvoir en 1933. Ce phénomène a été expliqué dans les premières pages de ce chapitre, et nous n’y reviendrons pas. Depuis la fin de Moyen Age, les expulsions des Juifs de France ont cessées, et jamais, malgré une séparation civile d’avec le reste de la population française, de pogroms ou autres massacres eurent lieu dans ce pays depuis les temps modernes. Il existait bien une incompréhension entre les deux communautés, dont les responsabilités n’incombent pas du reste à une seule composante sociale, des brimades et restrictions sont imposées, et si difficiles qu’elles soient à vivre, elles ne vont jamais jusqu’à provoquer mort d’homme. La Révolution française, avec Condorcet et l’Abbé Grégoire, puis Napoléon 1e grâce à l’instauration du Consistoire Israélite ont contribué à l’intégration des Juifs à la Nation française. Ceci n’a pas empêché l’apparition des théories raciales, la persistance d’une base de judéophobie religieuse, freinée en partie ensuite par la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.

Ce bref paragraphe illustre la base de l’opinion des Français sur les Juifs : quelquefois hostile, peu amical, allant de l’indifférence à la compréhension, et dans ces temps exceptionnels, à la compassion. La base d’humanisme reste intangible chez beaucoup de nos concitoyens, en dépit du matraquage de haine pendant la guerre de la presse écrite et la radio, tout deux sous la domination et la censure de l’Etat. 1 494 médailles des Justes décernées en France après les hostilités attestent de la solidarité de beaucoup de personnes.237

Le premier élément d’explication du nombre moins important d’arrestations de Juifs en France que dans d’autres pays peut trouver ainsi son explication. Elle n’est pas absolue. Reste à déterminer pourquoi à Nice et dans les Alpes-Maritimes les arrestations sont moins nombreuses en pourcentage que dans d’autres grands centres tels que Marseille par exemple. Nous ne pouvons donner d’explications définitives. Toutefois, notons que les Juifs des Alpes-Maritimes sont en majorité des Juifs souvent aisés, étrangers à cette ville et au département, habitués au contact des étrangers. De ce fait, ils ne vivent pas groupés, mais dispersés dans toute la région, ce qui a du faciliter leur immersion dans un milieu diffus.

A Marseille, par contre, ce sont surtout des Juifs qui habitent de longue date dans cette ville, souvent groupés par quartier et plus faciles à détecter. A cela s’ajoute la proximité du camp des Milles, grand ‘’réservoir’’ de personnes avec peu de moyens, à la merci de l’arbitraire administratif, lui-même soumis à la pression de ses supérieurs demandant la ‘’fourniture’’ de nouvelles victimes. Dans les Alpes-Maritimes, la concentration d’un nombre important de Juifs à Saint. Martin Vésubie donne un exemple a contrario de la dangerosité d’un groupement important de personnes, plus facile à capturer.

Les autorités françaises obéissaient parfois rigidement, quelquefois avec laxisme aux ordres du gouvernement de Vichy. Ainsi, les rafles d’août 1942 en zone dite libre sont exécutées avec relativement peu d’enthousiasme. Les rapports de Police cités font état du manque d’empressement des forces de l’ordre et du peu de ‘’rendement’’ des rafles. Les objectifs fixés ne sont jamais atteints. Le frein à l’exécution des missions vient plus souvent de la base que du haut de la hiérarchie policière. Certains inspecteurs font du zèle, d’autres prennent des risques pour avertir les personnes concernées. Ainsi, avertis par la gendarmerie locale, il nous fut possible de quitter rapidement notre lieu de résidence en 1942.

Le clergé a également contribué au sauvetage de Juifs. Très rapidement, des communautés protestantes à Nice délivrent de faux certificats de baptême, puis, après la rafle de l’été 1942, l’Eglise catholique apporte un soutien appréciable. Cette aide se concrétise par des prises de positions officielles qui ont une grande influence sur l’opinion de la population, pour l’essentiel d’obédience catholique à cette époque. Après la guerre, lorsque le bilan sur cette période devient possible avec le recul, on s’aperçoit que les « ouailles » ont plus contribué au sauvetage spontané de Juifs que beaucoup de leurs « pasteurs ».

L’action discrète de nombreuses familles cachant des enfants a aussi été déterminante. Enfin, l’action souterraine de l’Evêché de Nice, déjà évoquée, a grandement contribué au sauvetage de nombreuses vies.

L’attitude des Italiens de novembre 1942 à septembre 1943 a permis à de nombreux Juifs de vivre pendant ce délai presque normalement, et a donné à certains d’entre eux le temps et les moyens de prendre des dispositions pour leur sécurité. L’absence quasi-totale de sentiments antisémites du peuple italien a facilité les autorités d’occupation à prendre une attitude louvoyante envers leur allié germanique, protégeant les Juifs de l’emprise des nazis et de l’extermination.

Les choses changent radicalement à partir de septembre 1943 avec l’occupation des Alpes-Maritimes par les troupes du Reich, et l’équipe spécialisée de chasseurs de Juifs de Brunner. La moyenne d’arrestations par jour est de 23,13, elle va tomber à 5,8 après le départ de ce commando. La Police française ne collabore d’aucune façon à ces actions, ni pendant, ni après la présence de cette formation.

Tout au début de cette recherche, nous avons reproduit les motivations des diverses théories antisémites.238 Le but allemand est la destruction des Juifs. L’endoctrinement par la propagande nazie de la haine du Juif pendant toute la décennie de leur règne produit à ce moment son plein effet désastreux sur leurs ressortissants. C’est pendant le temps de leur présence que le plus grand nombre de victimes a été constaté. Malgré les aides évoquées, la population locale, totalement terrorisée par les brutalités germaniques, et obligée de s’abriter elle-même, est impuissante. Le cauchemar ne va prendre fin qu’avec la Libération et avec l’arrivée des troupes alliées.

Ce résultat explique pourquoi Brunner a qualifié son travail à Nice « d’échec ». Serge Klarsfeld commente ainsi ces événements :

« Comment expliquer cet échec, sinon, par le fait que les Allemands dépendent du concours des forces de Police française quand ils veulent s’emparer des Juifs en masse ? Ce n’est pas seulement la volonté de camoufler l’action allemande derrière celle des policiers français dans l’arrestation des Juifs qui a incité Knochen à négocier avec Vichy (…) c’est la certitude que, livrée à ses propres forces, au sein d’une population française qui leur est hostile en pareilles circonstances, la Gestapo n’aboutira qu’à de maigres résultats (…) On en a la preuve à Nice où la population se montre secourable aux Juifs quand elle les voit menacés par des bourreaux sans pitié ; où l’administration et la Police ne secondent pas les efforts de la Gestapo, qui ne leur demande même pas, car elle les sait opposées aux mesures extrêmes contre les Juifs, et n’est pas en mesure de les contraindre à agir de connivence avec elle ». 239

Cette appréciation des circonstances nous démontre un aspect de ces constatations : lorsque les forces de Police françaises prêtent leur concours à l’arrestation des Juifs, le résultat est » positif ». Les rafles de l’été 1942, tant en zone occupée qu’en zone libre le prouvent240. Il est vrai que les Juifs avaient une grande confiance, dans leur ensemble, en la protection de la France et s’étaient laisser surprendre. Il est juste de rappeler que beaucoup de policiers rechignaient à cette besogne, et la faisaient sans conviction, ou même prévenaient les Juifs afin qu’ils puissent fuir.

L’autre aspect du commentaire de Serge Klarsfeld nous montre combien les Allemands étaient dépendants des forces françaises de Police pour l’accomplissement de leur projet. Il nous montre aussi l’importance du poids de la mentalité de la population environnante par rapport aux Juifs. Ainsi, en Pologne, l’hostilité aux Juifs était quasi générale, les déportations massives et sans compassion. Au Danemark la situation était à l’opposée de celle de la Pologne, et « seulement » 1000 juifs sur 6500 ont subi le sort de la déportation. Le Roi a donné l’exemple en portant lui-même, en guise de protestation, l’étoile jaune.

En France, et à Nice en particulier, la population locale condamnait les agissements de l’occupant après la rafle d’août 1942, les forces d’occupation italiennes s’opposaient aux demandes du Préfet Ribière. Lorsque les Allemands, en septembre 1943, purent agir à leur guise, sans le concours des autorités, mais dans une ambiance générale d’opposition, le résultat fut un « échec ».

LA PERCEPTION DE CES EVENEMENTS PAR L’OPINION APRES LA GUERRE

Comment ces événements sont-ils perçus après la guerre ? Il nous a paru intéressant d’observer l’évolution de la conscience collective sur ce qui s’est passé, l’empreinte qu’ont laissé sur les esprits les faits relatés dans ce troisième chapitre, le travail de mémoire que le temps a permis, le rapport direct entre un passé récent et son interprétation.

Comment sommes nous passés par les différentes phases que nous allons évoquer maintenant :

L’aphasie, l’amnésie, l’anamnèse, la rémanence ?

Camus disait que par la falsification de son acte, le bourreau assassine une seconde fois, sa victoire étant complète avec l’acquiescement ou le silence de sa victime. La démission des juges est le préalable de l’oubli, l’extermination définitive.

La thèse de Michèle Schlanger-Merowka241 étudie en profondeur cet aspect de la déportation et de ses suites, ainsi que les effets sur la mémoire collective. Nos commentaires se limitent à quelques observations qui ont un lien direct avec notre exposé. 242

Après la libération, une longue période de silence sur les déportations de Juifs s’écoule. Simone Veil, interrogée à ce sujet a dit » « qu’il n’y avait pas d’oreilles pour écouter notre vécu, et pas de paroles pour le décrire ». De plus, cette narration était si invraisemblable que les déportés survivants rencontraient souvent du scepticisme ; on ne pouvait croire en de pareilles horreurs, leur souffrance n’était pas partageable, ils préféraient se taire. Dans un entretien avec Jorge Semprun, Elie Wiesel dit :

« Les mots me paraissent usagées, bêtes, inadéquats, maquillés, anémiques ; je les désirais brûlants. Où dénicher un vocabulaire inédit, un langage premier » ? Les massacres étaient connus, mais l’esprit humain de cette époque ne pouvait concevoir une usine de mise à mort. Les rescapés voulaient oublier, reconstruire une nouvelle vie. Mais, arrivés à l’automne de leur vie, ils veulent témoigner.

Jorge Semprun affirme :

« On n’a pas les moyens, on n’a pas le vocabulaire, mais il faut parler. Il faut témoigner. Et maintenant, ils commencent de plus en plus. Ce à quoi le premier répond : « Parce que c’est la fin. Parce que nous arrivons au moment où il n’y aura plus de survivants » 243

Elie Wiesel, après avoir évoqué la résistance a des paroles amères sur cet aspect de l’après-guerre :

« L’héroïsme des uns voile la lâcheté des autres. Il dissimule surtout la souffrance des victimes, trop aisément sacrifiées par une France officiellement battue et passive, sinon installée dans la collaboration. Il est plus commode de montrer le courage de valeureux combattants clandestins que l’humiliation et l’affliction de Juifs pourchassés aussi bien par les Allemands que par leurs complices de la gendarmerie et de la police. Les lettres de dénonciations, le Vel d’Hiv, Tabou. Les rafles, tabou. Gurs et Drancy, tabou. La déportation d’enfants juifs, tabou »244.

Un autre aspect du silence sur le supplice des Juifs nous est donné sur le rôle joué par l’Ugif245 pendant la guerre. Institution regroupant obligatoirement toutes les associations caritatives, certains dirigeants ont collaboré, avec les autorités allemandes.246

« En 1947, ce que l’on appelle aujourd’hui la spécificité de la persécution des Juifs pendant l’occupation n’est pas mise en avant. Les Juifs ont souffert au même titre que d’autres, (...) alors que la République les a intégrés dans la communauté nationale. (...) Les institutions juives partagent d’autant plus cette position qu’un certain nombre d’entre elles n’avaient pas de quoi se glorifier ».247

A la fin de la guerre, la France accorde une priorité à la reconstruction matérielle du pays, De Gaulle veillait à la réconciliation nationale et mettait la Résistance en exergue. Il fallait oublier la collaboration en faisant admettre l’omniprésence de l’opposition à l’Allemagne vaincue.

Entre-temps, il y eut la déclaration de Jean XXIII sur le pro perfidis judoeis en 1959, supprimant la référence au peuple déicide, Vatican II, et la publication de la prière du Pape Jean XXIII248. Ces événements allaient faire, lentement certes, leur chemin dans les esprits.249 Les circonstances favorisent une meilleure connaissance du passé ; le Général de Gaulle, alors en difficulté dans l’affaire algérienne, reçoit en 1961 le Président d’Israël Ben Gourion et proclame: «Israël, notre ami et notre allié ».

La France entre dans une ère de prospérité, la guerre des Six Jours en 1967250 suscite des mouvements de sympathie envers les Juifs, sans que l’on en définisse les ressorts véritables, Mai 1968 change des mentalités. Les conséquences de la guerre du Kippour251 se font sentir économiquement, un début de crise surgit. Jusque là, peu de publications font état de ce que l’on appelait à l’époque l’Holocauste. En 1948, aux Etats-Unis, Raul Hilberg252 commence sa recherche, soutient sa thèse en 1955, mais elle n’est publiée qu’en 1961. Ce n’est qu’en 1964 qu’il trouva un éditeur à Chicago s’intéressant à son manuscrit et acceptant de le publier moyennant des subventions collectées par l’auteur et avec ses propres deniers. En France, la première édition traduite de l’anglais ne paraît qu’en 1988.

Léon Poliakov rédige pendant trois ans son « Bréviaire de la Haine » et ne trouva pas d’éditeur avant qu’un ami ne le recommande à Raymond Aron qui dirige une collection chez Calmann–Levy. Le livre est publié 1951. Malgré la soutenance d’une thèse, son éminent patron, Ferdinand Braudel lui déclara :

« Tant que vous vous occuperez d’antisémitisme, vous n’avancerez pas chez moi ». 253

En 1962 Jules Isaac publie « L’enseignement de la haine et du mépris ». Ces exemples montrent que l’écoute est toujours absente, mais, comme pour les malades anesthésiés après un choc traumatique, elle va se réveiller doucement.

Eichmann254 est enlevé par les Israéliens en 1960, et après jugement à Jérusalem, est exécuté le 31 mai 1962.

Le premier signe en France de cette prise de conscience officielle est le vote en 1964 par l’Assemblée Nationale Française d’une loi annulant la prescription pour crimes contre l’humanité. (En réaction d’une loi du Bundestag255 instaurant cette prescription).

La revue de vulgarisation historique « Historia » ne publie qu’en 1966, dans une première édition hors série, un article du Révérend Père Riquet intitulé » « Les déportés reviennent… » A l’époque, la distinction entre déportés politiques, résistants d’une part, et déportés raciaux n’était pas encore très claire dans l’opinion publique.

Ce n’est qu’à de la fin des années 70 que le débat sur les déportations resurgit. La grâce accordée par le Président Pompidou à Touvier256 fait scandale.

Le rôle de Vichy est mis en lumière par la parution du livre de Paxton « La France de Vichy » en 1973.257

Le monument documentaire de Serge Klarsfeld « Mémorial de la Déportation des Juifs de France » 258 paraît en 1978. Le fait qu’il paraisse à compte d’auteur démontre le peu d’intérêt que portent les éditeurs, donc le public jusqu’à la fin des années soixante dix, au problème de la déportation.

A cette époque réapparaissent au grand jour les thèses sur le négationnisme qui couvent depuis 1947 sous la plume de Maurice Bardèche. Celui-ci veut réhabiliter son beau-frère, Robert Brasillach, fusillé le 6 février 1945 pour intelligence avec l’ennemi. Valérie Igounet écrit :

« D’extrême droite, la première génération négationniste appartient au camp des vaincus. Pour cette extrême droite française, avide de ressentiments, la réécriture de l’Histoire représente les véritables enjeux. Il s’agit tout d’abord de réintroduire l’antisémitisme dans le contexte d’après guerre (…) Maurice Bardèche dénonce l’épuration et s’attaque à la Résistance. Le vocabulaire est choisi. Les mots ‘’mensonge’’ et ‘’falsification’’ apparaissent. A la dénonciation de l’Histoire de l’Occupation va se substituer celle du génocide Juif259. »

L’arrivée de Rassinier et de Faurisson sur la scène médiatique en 1978 coïncide avec l’arrivée et la montée en puissance du Front National de Le Pen, et à la suite les slogans tels que » « A Auschwitz, on n’a gazé que les poux… le détail de l’Histoire260, etc ». Peut-être certains membres de ces mouvements ultranationalistes ne supportaient pas la vérité sur ces sombres années par amour aveuglé de leur patrie. A la même époque l’Express publie une interview de Darquier de Pellepoix261 qui ne regrette rien, et choque des consciences.

La longue période de silence s’achève, paradoxalement, avec l’apparition de ce mouvement de pensée négationniste. C’est à partir de ce moment que les réactions outrées de philosophes, écrivains, politiques journalistes et anciens résistants se font de plus en plus fréquentes. L’omerta prend fin.

La nouvelle génération se penche sur le passé de ses parents et leur demande de raconter ce qu’ils ont vécu. Les programmes scolaires, jusque-là assez discrets sur le sujet des persécutions devient plus explicite, mais sont souvent placés en fin d’année scolaire, voire escamotés selon la sensibilité de l’enseignant.

Des films sont produits. Le Chagrin et de la Pitié (Max Ophuls 1971), longtemps refusé à la télévision, L’Holocauste, d’abord interdit est diffusé pour la première fois en 1979. La Liste de Schindler, Shoa, Au revoir les Enfants, pour ne citer que les plus connus. Elie Wiesel obtient le prix Nobel de la Paix en 1986 pour ses écrits. La Nuit rédigé à la fin de la guerre est publiée grâce à l’intervention insistante de François Mauriac en 1958, Primo Levi écrit « Si c’est un homme », rédigé presque en même temps, publié en Italie en 1958, traduit en français en 1987 et publié en 1994 seulement. « Le dernier des Justes » d’André Schwarz-Bart obtient le Prix Goncourt et un tirage de 620 000 exemplaires. C’est le véritable précurseur du devoir de mémoire.

Un autre élément d’appréciation est la date de parution d’ouvrages concernant la déportation : notre bibliographie mentionne 60 titres parus entre 1946 et 2001. De 1946 à 1982, un seul livre parait par an, à l’exception de 1966 avec deux références.

De 1983 à 1993, nous en relevons 18, et de 1994 à 2001, 27. L’intérêt pour ce sujet va presque simultanément croissant que les proclamations de repentance.262

Les procès de Barbie263, l’assassinat de René Bousquet264, le procès Papon265 informent l’opinion plus en détail de ce qui s’est passé pendant l’occupation.

Plus récemment, le film tiré de l’histoire du livre de Wladimir Szpilmann « Le Pianiste » écrit en 1955, obtient la Palme d’Or à Cannes en 2002.

3) LES JUSTES

Yad Vashem266 reconnaît de plus en plus de personnes non juives, appelées « Justes » qui ont aidé à la survie de Juifs persécutés en France.

Le nombre des » Justes » reconnus va en augmentant : 34 de 1964 à 1969, 123 de 1970 à 1980, 328 de 1980 à 1989, et 1009 de 1990 à 1999267.

L’existence de ces Justes date des années noires, c’est la reconnaissance et la publication de leurs actions qui est nouvelle.

Nombre des "Justes" en France

Graphique 8 Nombre de « Justes » en France, de 1964 à 1999

Nous constatons aisément ‘’l’envol’’ des reconnaissances dans les années 1980, puis la progression importante dans la décade suivante.

Les actes de repentance se multiplient en France et en Allemagne. Le Président Chirac reconnaît officiellement le rôle de l’Etat de Vichy dans la persécution des Juifs, le conseil de l’Ordre des Avocats de Paris adopte le 13 mai 1997 une résolution reconnaissant sa responsabilité vis-à-vis des avocats juifs étrangers radiés sous le régime de Vichy, on découvre la rôle de la SACEM268, ‘’escamotant’’ les droits d’auteurs juifs, le Conseil de l’Ordre des Médecins269, lors de la réunion des 280 présidents et secrétaires généraux, le professeur Glorion270 rendait publique une déclaration de repentance, pour l’attitude du Conseil de l’Ordre à l’égard des médecins Juifs sous le régime de Vichy. Mais en 1998, Madame Michèle Cointet, Historienne, professeur agrégée à Tours, commente ainsi l’attitude des dirigeants de l’Eglise actuelle :

« Quel orgueil éclate dans ce qui est affirmation de faits pour les évêques en « repentance » -parler aurait eu de l’influence- ce qui n’est qu’une hypothèse, méritant plus ample examen pour l’historien (…) l’Eglise était-elle si puissante qu’elle aurait été écoutée ? (…) il faut rappeler qu’elle n’a pas à être considérée à part de l’opinion française (…) l’Eglise subissait des contraintes qui s’imposaient à tourtes les composantes de l’opinion (…) l’Etat français ne tolère aucune expression de désaccord. »271

Cette voix discordante sur cet événement reflète un courant de pensée inquiétant, courant dont nous ne pouvons pas mesurer l’importance. Faut-il évoquer ici que l’Eglise veut jouer un rôle moralisateur qui éclaire l’opinion de ses fidèles ?

La rémanence du passé surgit, mais l’intensité grandissante des commémorations ne suffit pas.

« Ne travaillons pas qu’à remplir la mémoire, et laisser l’entendement et la conscience vide ».272

Il faut que le passé serve à laisser les consciences éveillées, l’enseignement de l’Histoire est un des vecteurs des plus efficaces. Le souvenir et la vie ne font qu’un, si l’on détruit l’un, on détruit l’autre. Il n’y a pas d’avenir sans mémoire.

« La mémoire des hommes est pareille à ces voyageurs fatigués qui se débarrassent à chaque halte de quelques bagages inutiles » 273

« Vous qui n’avez pas vécu leur agonie, vous qui ne pleurez pas leurs morts, attendez pour les mutiler et les trahir que s’en aille le dernier témoin ».274

Le chemin parcouru entre le lieu de naissance, dont il a du fuir, la résidence et sa situation, qu’il a du abandonner, le séjour en Italie, d’où il est expulsé, le passage de la frontière française, d’où il est refoulé, traîné en correctionnelle, où il est condamné, la prison, où il est incarcéré, l’assignation à résidence ou le camp de concentration français, où il n’est pas en sécurité, l’arrestation, le passage à l’Hôtel Excelsior, puis Drancy, les chambres à gaz d’Auschwitz, et d’autres qui ont pu y échapper, quels destins pour les Juifs fugitifs.

L’important, et c’est une des motivations du postulant, est de sauvegarder cette mémoire, pour que les suppliciés ne soient pas assassinés une deuxième fois.

La sécurité de l’avenir de tous est dans la connaissance de ce passé275.

CONCLUSION GENERALE

Nous avons présenté cette étude sous la forme de trois chapitres : tout d’abord les Italiens car ils sont les plus nombreux, puis toutes les autres nationalités répertoriées dans le fichier, et enfin un chapitre spécial consacré aux Juifs, leur sort ne dépendant pas de leur nationalité, mais de leur judéité. Nous avons recherché les raisons de leur venue, leurs origines géographiques, les périodes des flux migratoires, les âges et professions, chaque fois que les données recueillies en notre possession l’ont rendu possible.

Les trois chapitres ont aussi trois périodes de déroulement ; le temps de l’immigration, l’évolution liée à la période de guerre, et le devenir de ces personnes déplacées de leur pays d’origine. Quels sont les étrangers repartis de Nice à la fin de la guerre, lesquels sont restés, et comment ceux-ci ont-ils oeuvré pour leur intégration ? Ont-ils été acceptés par la population autochtone ? Après cette longue période d’immigration vers Nice, nous recherchons ce que cette population est devenue après la tourmente de la Deuxième Guerre Mondiale. La description de leur destinée sera la conclusion de notre recherche, de la même façon qu’elle est la conclusion de leurs périples vers une nouvelle phase de leurs vies.

Quelle est la situation des étrangers à Nice dans l’immédiat après-guerre ? Les documents de l’Insee276 qui sont seulement disponibles pour les années 1936 et 1946, portent sur l’ensemble du département, et non uniquement sur la ville de Nice, sujet de notre recherche. La période allant de 1938 à 1944 ne pouvait pas être pris en compte par cet institut de statistiques, car aucun recensement n’a eu lieu pendant la guerre. C’est pourtant justement pendant cette période que le flux des arrivants a été le plus fort. Aussi, nous nous fondons sur nos propres relevés pendant cette période. Les chiffres que nous présentons ne correspondent donc pas exactement aux données de notre étude ; ils sont une présentation empirique, faute de disposer de documents précis, de la variation de la présence étrangère avant et après la guerre dans les Alpes-Maritimes. Ils ne peuvent pas être rigoureusement exacts, mais sont destinés à tracer une ligne générale de tendances.

En 1901, la population totale de notre département se chiffre à 293 213 personnes, en 1946, elle est de 453 073 personnes. L’augmentation de la population a été ensuite très importante. A titre de comparaison, en 1991, il y a 1 029 517 personnes, dont 62 00 naturalisés, 84 132 étrangers, dont 16 388 Italiens et 35 032 Maghrébins277. En 1946, le pourcentage des naturalisés représente 13%, celui des étrangers 17%. En 1991, les étrangers représentent (hors Maghreb) 8,17%, les Italiens 1,50%, les naturalisés 0,60%, les Maghrébins 3,40%. Cette comparaison permet de constater que le pourcentage des étrangers d’origine identique par rapport à la population totale a baissé en 50 ans, et que les statistiques ne décèlent plus que 0,60% de naturalisés en 1991 contre 13% en 1946.

Dans le tableau infra, nous avons repris les données des deux années de référence, soit 1936 et 1946, pour les comparer au nombre d’étrangers relevés par nos soins de 1938 à 1944.

En prenant ces informations en compte, avec les réserves indiquées, nous constatons une très forte diminution globale de la présence étrangère.

Entre 1936 et 1946, les plus fortes diminutions d’étrangers en nombre sont par ordre d’importance : les Italiens, les Anglais et les Suisses. Entre nos relevés d’arrivées à Nice sur toute la période et les chiffres de l’Insee pour 1946, nous constatons une forte diminution de presque toutes les nationalités. De plus, pour 1946, l’Insee ne relève aucune présence de Turcs, Apatrides, Autrichiens, Hollandais, Roumains et Tchécoslovaques.

PRESENCE DES ETRANGERS




ANNEE

PERIODE

ANNEE

DIMINUTION


1936

1938 à 1944

1946







ALLEMANDS

1 059

1 662

335

724

ANGLAIS

5 767

1 539

1 005

4 762

APATRIDES


252



ARMENIENS

502

560

353

149

AUTRICHIENS


1 571



BELGES

2 351

1 646

1 764

587

ESPAGNOLS

1 033

517

790

243

GRECS

363

398

293

70

HOLLANDAIS


859



HONGROIS

290

404

167

123

ITALIENS

83 275

27 188

44 504

38 771

POLONAIS

867

3 125

521

346

ROUMAINS


598



RUSSES

3 697

2 402

2 036

1 661

SUISSES

3 519

1 253

1 304

2 215

TCHECS

574

954

304

270

TURCS


555



TOTAL

103 297

45 483

53 376

49 921

Tableau 7 Variations, par nationalités, du nombre des étrangers à Nice,
entre 1936 et 1946

La tendance générale de diminution du nombre des étrangers entre 1936 et 1946, dans l’ensemble du département est très nette, elle est de 51,70%. En prenant le chiffre total de l’Insee de tous les étrangers, y compris ceux ne figurant pas dans ce tableau, nous relevons pour 1936, 113 645 personnes, et pour 1946, 59 352, soit une diminution de 52,21%. Le cas des Italiens, représenté par un nombre plus important de cas, confirme la tendance générale avec une diminution de 53,44% entre 1936 et 1946.

Comment expliquer cette forte diminution ? Nous ne pouvons qu’avancer des hypothèses, compte tenu de l’absence de documents dans ce domaine.

Pour les Italiens, entre les deux dates de référence, un grand nombre de naturalisations est intervenu. La plus forte augmentation est intervenue entre 1936 et 1939. Le 1ier novembre 1936, le pacte de l’Axe Berlin Rome est signé. Les signes précurseurs de guerre apparaissent. Ces Italiens demandant leur naturalisation voulaient éviter d’être engagés dans l’armée italienne, et en même temps manifester leur attachement à la France. Ceci expliquerait la diminution de leur nombre et en même temps une partie de l’augmentation de Français. (La même explication peut être formulée pour les Arméniens).

Pierre Milza écrit à ce sujet :

« La volonté de rupture a été d’autant plus forte (...) que l’image de leur pays se trouvait dévalorisée auprès de l’opinion française, qu’il n’y avait pour eux guère d’autres moyens de s’intégrer au pays d’accueil que d’afficher la solidarité avec celui-ci. (...) Toutes ces raisons ont poussé dans le sens de la francisation des populations issues de l’immigration italienne (...) les demandes de naturalisations se multiplient et aboutissent de plus en plus à une issue favorable » 278.

D’autres Transalpins sont rentrés dans leur pays à la suite de la chute de la dictature fasciste, certains après avoir purgé une peine d’emprisonnement pour faits de collaboration, d’autres encore sont motivés par le très fort sentiment anti-italien de l’immédiat après guerre.

Pierre Milza confirme notre remarque de la façon suivante :

« L’agglomération niçoise : une ville dont l’italianité est à la fois constitutive de son identité profonde et objet de rejet d’une population autochtone qui a choisi d’être rattachée à la France en 1860, et a eu tendance aussitôt à afficher une francité agressive dont les migrants de fraîche date ont été les premiers à faire les frais.279 ».

D’autres personnes encore n’ont pu s’intégrer dans la vie locale, et après avoir coupé leurs racines avec leur pays natals désirent, à l’âge de la retraite, y renouer des liens « pas nécessairement avec l’Italie en tant que Etat-Nation, mais surtout avec la petite patrie locale »280.

La suite de nos recherches d’explication sur la diminution du nombre des étrangers nous conduit à souligner le cas de ceux qui sont venus à Nice comme réfugiés et non comme immigrants. Tel est le cas des Belges, Hollandais, Anglais. Une fois la tourmente passée, ils sont naturellement rentrés dans leur pays d’origine. Dans la période 1938 à 1944, ce groupe est formé de 4044 personnes, dont le plus grand nombre n’avait pas de raisons impératives de rester à Nice après la guerre.

Le cas des Russes, Polonais, Autrichiens, Allemands, Tchèques, Turcs et Apatrides est plus difficile à cerner. Nous pouvons supposer que parmi ces nationalités se trouvent un grand nombre de Juifs, qui ne sont plus identifiables en tant que tels après la guerre. Ce groupe compte 10 021 individus pendant cette période. Parmi eux se trouvent des personnes venues de la zone Nord en 1940 et de la zone ‘’libre’’ en 1942. Les statistiques de l’Insee de 1946 ne font plus état des Autrichiens, Turcs et Apatrides. Pour les autres nationalités, ils mentionnent un total de 6 197 personnes en 1936, et 3 829 en 1946, donc une très forte diminution. (61,79%.)

La présence des Suisses est atypique, leurs motivations d’immigration sont très différentes de celles évoqués jusqu’à présent. Il en est de même des motifs qui ont déterminé les Suisses à rester dans notre ville : raisons de convenance personnelles ou d’ordre économique.

Après la guerre, les Italiens, Russes et Arméniens ont peu à peu reconstitué des ensembles identifiables par leur vie associative, culturelle ou cultuelle. C’est donc vers ces groupes que seront orientés les recherches sur l’intégration.

Avant de voir leur processus d’intégration, définissant d’abord les termes employés. Il est utile de préciser que nous n’abordons ici que le cas des étrangers entrés en France avant 1944, certains d’entre eux avant 1940, et le plus grand nombre avant 1930 ; en effet, les conditions de l’intégration, l’environnement économique, l’ambiance générale envers les étrangers sont tout à fait différentes de celles régnant après les ‘’trente glorieuses’’. Nous nous référons essentiellement à l’époque de l’immédiat après-guerre.

Les difficultés d’approche de ce thème viennent de l’absence de définitions précises. Le modèle français d’intégration se fonde sur l’indifférenciation entre les hommes, c’est en ce sens qu’il est universaliste. Chaque être vaut pour lui-même, indépendamment de la communauté à laquelle il appartient. La République ne reconnaît des droits qu’à l’individu.

On ne peut que constater un vide juridique, aussi bien pour l’intégration que pour l’assimilation. Entre la visibilité immédiate des personnes étrangères (patronymes) et leur invisibilité aussi bien juridique, statistique que sociologique, il y a un paradoxe. Comment définir alors l’intégration et l’intégré ? A quelle aune mesurer l’accomplissement de cette métamorphose ? Nous allons cerner les contours de ces concepts, sans avoir la conviction d’apporter une réponse définitive à cette notion. Nous sommes dans le domaine humain, et celui-ci ne peut être codifié durablement.

La juriste Jacqueline Costa-Lascoux écrit :

« Historiquement, la nation française est fondée sur un lien politique. Ainsi, pour devenir citoyen, il n’est pas nécessaire de se référer à une origine ethnique, à l’inverse de l’Allemagne, qui institue le Volk sur une communauté de sang, de langue et de culture. La singularité française tient à cette conception du contrat social et de la citoyenneté, héritée de la philosophie des Lumières et de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. » 281

C’est cette notion de la nation française qui a permis l’intégration d’étrangers depuis trois siècles.

La définition de l’étranger est formulée en France dans l’ordonnance du 2 novembre 1945282 dans son article premier :

« Sont considérés comme étrangers, au sens de la présente ordonnance, tous individus qui n’ont pas la nationalité française, soit qu’ils aient une nationalité étrangère, soit qu’ils n’aient pas de nationalité ». 

Dans un grand nombre de pays, la condition des étrangers ne fait pas l’objet d’une disposition d’ordre général ; seules se rencontrent des réglementations particulières, excluant les étrangers de la jouissance de certains droits, ou subordonnant cette jouissance à des conditions particulières.

Par contre, sémantiquement, nous trouvons dans le Grand Robert les définitions suivantes :

Intégration : Par opposition à différentiation, l’établissement d’une interdépendance plus étroite entre les parties.

Assimilation : Action de rendre semblable à l’autre, absorption, adoption, imprégnation, incorporation, fusion, amalgame.

L’antonyme du concept d’assimilation n’existe pas, on peut parler de d’acculturation ou de ‘’déculturation’’, mais l’intégration s’oppose à le désintégration, qui consiste à rejeter ou à séparer.

L’assimilation suppose l’abandon d’une ancienne culture. La question de savoir si cette forme d’incorporation à la France est nécessaire, souhaitable, possible, accessoire ou indésirable, est du domaine philosophique. On peut soutenir des points de vus différents. Le Corse doit-il ressembler au Lillois, est- ce possible ou est-il admis qu’il puisse être différent ? Une règle générale peut-elle s’imposer ?

Après deux à trois générations, le sentiment d’appartenance à la France devient plus fort, l’attachement au pays d’origine s’estompe, compensés quelquefois par des recherches généalogiques. Le contraire est vrai aussi : ainsi, la révocation de l’Edit de Nantes en 1685, provoqua le départ de France d’au moins 200 000 protestants, parmi lesquels des officiers, des commerçants, des agriculteurs, qui trouvèrent refuge en partie en Prusse. Des descendants de ces immigrés sont dans les rangs de l’armée du Deuxième et Troisième Reich, et combattent la patrie de leurs ancêtres. L’exemple des Juifs français est différent comme le souligne Emile Temime :

« On sait combien leur désir d’assimilation a été grand, et combien, malgré les préjugés et les rejets dont ils ont fait l’objet, celle assimilation est réussie »283.

Quel que soit le point de vue, l’assimilation passe par l’intégration284. Ici se pose la question de savoir ce qu’est l’intégration. Le modèle français repose sur l’indivisibilité de la République qui implique que l’intégration ne se fonde pas sur la reconnaissance de communautés devant cohabiter entre elles mais sur la participation active et volontaire à la communauté nationale de différents individus. Il ne s’agit pas d’intégrer des groupes mais des individus. C’est tout d’abord la volonté de l’impétrant de s’intégrer. Ce ne peut qu’être une attitude positive, active, et non une emprise subie. La condition sine qua non est l’acceptation des valeurs de la République, y compris la laïcité. Il faut aussi que cette condition soit remplie de part et d’autre pour qu’une intégration soit réussie. Certes, l’influence de l’environnement joue un rôle, encore faut-il l’accepter. Notons qu’il existe un Haut Conseil de l’Intégration285 créée en 1989. La création tardive de cet organisme consultatif montre à quel point la notion d’intégration est restée et reste encore floue pour le législateur. Ralph Schor écrit. :

« L’intégration ne se décrète pas au moyen de textes législatifs. De même le processus qui mène d’une identité à une autre échappe en partie à la volonté des personnes concernées (...) on peut se demander s’ils s’intégrèrent vraiment ou s’ils se résignèrent à rester en France et à adopter certains usages de ce pays. » 286

Les vecteurs qui permettent de franchir les rives d’un passé d’étranger au futur ‘’descendant d’un Gaulois’’ sont tout d’abord l’école républicaine et laïque lorsqu’on est d’âge scolaire,287 le mariage avec un Français ou une Française, les relations professionnelles, les contacts par les enfants, l’armée pour les hommes seulement, et enfin la naturalisation. Cette dernière forme d’intégration est d’ordre administratif, et la présuppose.

Les signes d’intégration ont des contours divers et ne sont pas absolus :

La pratique de la langue française, l’habillement, l’abandon des quartiers d’habitation spécifiques, les changements de noms, (Hamburger devient Berger, Kahn devient Caen, Tarassov devient Henri Troyat, Nathan Korb devient Francis Lemarque, les Arméniens adoptent des prénoms français, les Pietro deviennent Pierre, les Moïse des Maurice etc.), les conversions au christianisme, mais un chrétien se convertissant à l’Islam reste au yeux de son entourage Français. (Maurice Béjart), l’activité politique, (Krasuki, descendant d’immigrant).

Une autre approche de l’étude sur l’intégration est celle des Juifs. Ils diffèrent des cas vus jusqu’ici en ce qu’ils sont rarement attachés à leur ancien pays, où ils ont souffert de persécutions et qu’ils ont du fuir. Les ressorts de leur attachement au passé sont d’ordre religieux ou traditionnel. L’encyclopédie du Judaïsme, sous la dénomination ‘’assimilation’’ décrit le processus de la façon suivante :

« Il peut s’agir d’une assimilation active, par laquelle une société ou un individu absorbe des forces de l’extérieur, (...) ou une assimilation passive, dont l’objet laisse les forces extérieures changer ou détruire son identité288 ».

Ici, chacun réagit selon sa tradition, ses principes religieux, la perception de son entourage familial ou de son environnement social non juif.

Comment décider si un étranger est intégré ou non, et qui le détermine ? La plupart du temps, le sentiment d’appartenance à la France est réciproque. L’arrivant se sent intégré lorsqu’il ne perçoit pas de rejet. Ceci est d’ordre subjectif, affectif, et ne peut être traduit en langage administratif. De plus, il peut être admis par les uns et rejeté par les autres. Malgré la volonté de l’impétrant, la population autochtone peut refuser l’intégration, même si toutes les conditions sont remplies (Harkis). Le cas opposé est celui de Daniel Cohn Bendit que nous ne pouvons classer ni intégré en France malgré son passé de militant, ni intégré en Allemagne, justement à cause de son passé politique hexagonal. Il le reconnaît dans ses interviews, en précisant que son expulsion de France l’aurait poussé dans cette voie. Ces deux exemples extrêmes illustrent la difficulté de tracer les limites des appréciations. Comment s’intégrer à la société corse, lorsqu’on est un ‘’continental’’ ? De plus, l’image que l’on a de soi ne correspond pas forcément à celle projetée sur l’autre : un cliché représente les Français avec un béret basque et une baguette de pain, un stéréotype les Américains est de mâcher du chewing gum. Ces images sont vues avec des prismes déformants. Ralph Schor décrit ainsi cette situation :

« Réalité complexe et résultat d’une perpétuelle interaction entre les individus et les groupes de société, l’opinion est à la fois le reflet de l’expérience personnelle et la conscience commune »289.

A titre d’exemple, les réussites personnelles du Grec Vassilis Alexakis (La langue maternelle Prix Médicis 1995, et du Russe Andréï Makine (Le testament français, prix Goncourt).

Maintenant que nous avons approché ce qui peut-être considéré comme l’intégration et en nous appuyant sur ces critères, nous allons examiner la situation des immigrants venus en France avant la guerre. En premier lieu les Italiens.

Arrivés massivement entre 1920 et 1930, ils rencontrent les difficultés habituelles de tout émigrant voulant s’installer définitivement. Pourtant, les circonstances sont particulières. Pierre Milza écrit :

« Après l’annexion de 1860, Nice est restée une ville italienne. En 1891, on comptait plus de 24 000 Transalpins dans le chef lieu des Alpes-Maritimes, soit 20% environ de la population totale. (...) en 1936, ils représentent près du quart de l’effectif des Niçois, ils seront encore 34 000 en 1954. (...) Aujourd’hui290, on en compte 7 000 à Nice même, répartis en plusieurs quartiers, et devenus à peu près invisibles, (...) il n’en a pas été rigoureusement ainsi » 291.

Comment la Société française a-t-elle perçue la présence des immigrants italiens ? L’accueil qui leur a été fait a été décrit dans les pages précédentes. Quelques extraits de textes de Pierre Milza, qui décrivent ‘’l’après’’ de leur arrivée, plus spécialement à Nice.

« En termes de statistique globale, la situation [de Nice] est assez proche de celle de Marseille. Un niçois sur quatre ou cinq, selon les dates, est de nationalité italienne, et l’impression d’invasion est plus forte que dans le chef – lieu des Bouches du Rhône, l’immigration temporaire et saisonnière y étant incontestablement plus importante (…). Sur 20 000 individus de nationalité italienne qui sont installés dans les Alpes-Maritimes, on en compte 7 000 à Nice même, répartis dans la plupart des quartiers de la ville et devenus à peu près invisibles, tout comme les descendants de la première génération (...).Il n’a jamais eu un effet à Nice de ‘’petites Italies’’. Les transalpins se sont installés dans presque tous les secteurs de la ville, avec toutefois deux secteurs privilégiés, le Vieux Nice et les faubourgs Ouest (Magnan, La Madeleine et la route de Grenoble)(…) Nombre d’entre eux originaires de Citta di Castello, ont formé une micro communauté ombrienne qui est aujourd’hui en voie d’extinction »292.

Ces liens n’ont pas entièrement disparu : en effet, nous avons vu supra la très importante présence numérique à Nice d’Italiens originaires d’Ombrie. Aujourd’hui encore, la communauté urbaine de Carros est jumelée avec Citta di Castello, ce qui démontre les liens existant entre le passé et le présent, entre les immigrants d’hier et leurs descendants.

Ce sentiment de l’immigration temporaire est corrigé par deux traits qui caractérisent la colonie italienne à Nice et qui la distingue radicalement de son homologue marseillais. Le premier tient à l ‘origine géographique des migrants. Ici, peu de méridionaux, une prépondérance très marquée de l’élément piémontais.

Le berger ou l’ouvrier agricole venu de la Province de Cuneo pour occuper de l’autre côté de la frontière un emploi analogue n’éprouve guère plus de dépaysement que celui qui vient s’installer dans la banlieue turinoise 

Nos propres recherches confirment les remarques de Pierre Milza dont une partie est consignée dans les pages précédentes. La plus forte présence de migrants saisonniers s’explique aussi par le voisinage géographique plus proche, permettant des contacts familiaux plus aisés, et les plus grandes facilités de transports entre Nice et le Piémont qu’avec la ville de Marseille plus lointaine, séparée par le massif de l’Esterel et une route longue et pénible.

Ralph Schor, évoque la question de la façon suivante :

« Les Italiens étaient jugés très assimilables, capables d’adopter un style de vie et l’état d’esprit de leur nouvelle patrie ; les jeunes oubliaient très vite leurs origines, leur langue même ; ils devenaient de véritables Français, et solidement enracinés, empêchaient leur parents de repartir vers la terre natale. Une enquête officielle réalisée en 1925 montra que dans presque toutes les régions, les autorités préfectorales enregistraient l’assimilation progressive des Italiens [mais] les régions françaises qui avaient jadis dépendu politiquement de l’Italie ou sur lesquelles pesait la menace de l’irrédentisme se montraient moins favorables aux Transalpins. Ceux-ci étaient souvent vus comme les représentants d’un pays dont les ambitions paraissaient dangereuses ; cette hostilité pouvait se manifester par des critiques relatives aux mœurs des Italiens ou par un mépris facile que stimulait leur médiocre instruction, leur accent, leur faible niveau de vie ; à Nice, le terme « Piémontais » était considérée comme une grave injure. »293

Une injure est proférée par quelqu’un qui veut blesser une autre personne, un Italien en l’occurrence. L’intention de blesser est dans la bouche de celui qui estime la notion « Piémontais » comme une origine dégradante. Or, il arrive qu’il soit lui même d’origine piémontaise. Comment est reçue cette apostrophe par celui qui la reçoit, et pourquoi est-elle proférée par celui qui la lance ?

Le fait d’être Piémontais ne peut pas être péjoratif pour celui qui est né dans cette province ; il ne le cache pas, ou ne veut le cacher. Ce n’est donc pas cela qui est visé. Nous croyons que ce qui est perçu comme une injure, c’est la négation par l’insultant du désir de l’immigrant d’assimilation à la France. C’est cela qui est destiné à blesser, le « tu n’es pas comme moi ». Cette attitude peut provoquer, selon les caractères, soit un découragement pour le migrant, soit un renforcement de sa détermination à devenir Français.

Ces deux hypothèses sont confirmées d’une part par le peu de retours d’Italiens suite à l’appel de Ciano, et d’autre part par l’afflux non négligeable de volontaires de nationalité italienne lors des mobilisations françaises de 1938 et 1939.294 Déjà, en 1914, plusieurs milliers d’Italiens se sont engagés dans l’armée française. A Nice :

« En mai 1939, les autorités françaises estimèrent à 7 000, dont 3 000 à Nice, le nombre des enrôlements dans l’armée française obtenus par l’UPI des Alpes-Maritimes(…), il s’agissait essentiellement d’ouvriers.. » 295

D’autre part, si Nice est plus « maréchaliste » que d’autres villes, c’est justement parce que par cette attitude de fidélité à la nation française dont Vichy se sert, des Niçois, souvent d’anciens italiens, veulent prouver leur attachement à la France. L’irrédentisme fasciste provoque cette nécessité de preuve. L’injure, expression du faible, est destinée à soutenir l’expression, maladroite s’il en est, de fidélité à la France de Français récents.

En outre, leur intégration est grandement facilitée, malgré des manifestations d’hostilité, par une religion commune296 et par la longue présence piémontaise depuis la fin du XIXe siècle. D’autre part, nous avons montré supra que beaucoup sont nés entre 1880 et 1900, et arrivent à Nice âgés de 20 à 30 ans. La création de l’Etat Nation Italie est récente, et n’a pas encore profondément marqué les personnalités, ce d’autant moins que leur pays natal ne leur fournissait pas la subsistance vitale. Leur volonté d’intégration est grandement facilitée par ces deux facteurs. Nous citons Pierre Milza :

« Celui-ci,[l’Italien] s’est senti abandonné, exclu de sa propre patrie (...) Beaucoup d’Italiens venant d’un pays proche du leur, aussi bien géographiquement que culturellement, vont pendant de nombreuses années tenter de couper les liens qui les reliaient à leur pays d’origine. Véritable phénomène de deuil qui s‘accompagne d’un rejet de la patrie italienne »297.

L’immersion dans la société française s’est manifestée par les nombreux mariages avec des Français et Françaises, la fréquentation des écoles, le service militaire, (de nombreux Italiens non naturalisés encore sont volontaires dans l’armée française en 1939). Nous avons souligné supra l’importante diminution statistique de la présence d’Italiens en 1946, expliqué par les naturalisations.

Il existe de nombreuses associations de personnes d’origine transalpine qui perpétuent la mémoire de leurs parents, en organisant des voyages vers les lieux de naissance de leurs ascendants. Ces manifestations sont une marque de respect, de curiosité, et permettent de mesurer le chemin parcouru en deux ou trois générations. En sériant ces groupements, nous remarquons qu’ils se rattachent plus à une localisation provinciale, (Piémont, Ombrie, Sicile) qu’à une identification à la nation italienne. Ces liens sont facilités pour les Niçois grâce une aisance de communication par la langue souvent proche du dialecte local.

L’appel au retour au pays, proposé par le gouvernement italien, tel qu’il a été pratiqué lors de l’époque fasciste et qui n’a connu qu’un succès relatif, n’existe pas aujourd’hui.

L’intégration des Italiens, après le drame d’Aigues Mortes298, est actuellement telle que nous ne remarquons même plus l’origine italienne des noms de famille. Un humoriste a dit qu’ils sont passés de la polente au beefteak-frites ce qui est une autre façon d’illustrer une intégration réussie. Dans le même domaine, l’acceptation de l’italianité se manifeste en France par le succès commercial de nombreux restaurants se prévalant de cuisine italienne, en particulier les pizzerias. Pierre Milza emploie les termes de « phénomène de transculturation et d’agrégation des migrants à la société française »299, les Italiens intégrés n’ont en rien perdu leur identité. Il n’en est pas toujours de même lorsqu’on s’appelle Levy.300

Nous avons vu l’importante présence arménienne à Nice entre les années 1920 et trente, décade principale de leurs arrivées. Nous avons enregistré 560 personnes dont la fiche porte la ‘’nationalité’’ arménienne, leur présence est probablement beaucoup plus forte, si l’on tient compte du nombre de Turcs. Le recensement de 1936 indique 502 personnes, celui de 1946, 353. Comme pour les Italiens, la progression des naturalisations intervenue entre-temps explique cette apparente diminution. Le journal Le Sourgentin301 affirme que 90% des Arméniens azuréens ont opté en 1945 pour la nationalité française.

L’intégration des Arméniens s’est faite avec les mêmes difficultés que les autres origines, ce d’autant plus que la raison de leur venue n’était pas connu par le grand public. La bienveillance réservée aux Russes à leur arrivée en France ne leur s’appliquait pas à eux.

Nous avons évoqué précédemment les différentes manifestations d’incorporation à la vie locale des Arméniens malgré une quête identitaire jamais abandonnée. La conscience de leur exil définitif est venue très tôt et a contribué à leur besoin d’implantation. Lydie Belmonte302 évoque l’intégration administrative de 1947 à 1968, puis parle d’assimilation de 1970 à nos jours. Bien que sa recherche concerne plus spécialement la région marseillaise, nous pensons que les similitudes avec notre région sont constantes, les mêmes causes créant les mêmes effets

A Nice, le quartier du Magnan devient le lieu de regroupement privilégié, grâce au baron Hovsen. Cet ancien officier tartare leur vend des terrains pour la construction de logements. 35 lots sont vendus de 1925 à 1935. Alexandre Massa leur cède un terrain permettant l’édification d’une église, et peu à peu, un véritable village s’implante dans ce quartier. L’école Mioria compte à cette époque environ 60 élèves en primaire et en secondaire. La ville de Nice a honoré la mémoire de ces concitoyens dans la toponymie locale, en nommant des rues d’Erevan, Sévan, d’Ararat et d’Arménie. L’intégration professionnelle et matrimoniale a déjà été évoquée dans la partie concernant les Arméniens.

Un parallèle d’ordre général peut être suggéré entre l’intégration des Arméniens et celle des Juifs, bien que la présence en France des Israélites soit bien plus ancienne que celle des Arméniens. Différents points sont semblables et méritent d’être soulignés.

Le deux groupes humains ont en commun la persistance de la fidélité à leur religion, pratiquants ou non, et le désir de garder le souvenir de leurs persécutions303. Ainsi, la pusillanimité à reconnaître le massacre des Arméniens par la France et l’insistance de la communauté juive de faire admettre la responsabilité de Vichy dans les déportations n’ont connu que tardivement, mais presque à la même époque, un dénouement positif.

L’arrivée dans les années 1970 à 1980 de nouveaux réfugiés provenant surtout du Moyen Orient304 à provoqué la même réticence de la part des Arméniens installés envers les nouveaux exilés que celle des Juifs français envers l’arrivée des émigrants juifs des années vingt à trente de l’Europe centrale305 au cours des années entre les deux guerres.

Les mêmes aspirations professionnelles pour la pratique d’activités indépendantes ou libérales, la même tendance électorale à gauche, les mêmes pratiques matrimoniales, la même dispersion dans une grande partie du territoire caractérisent ces deux ethnies.

Nous constatons aussi que dans la majorité des cas les Arméniens ont gardé le patronyme ancestral, tout en changeant ou traduisant les prénoms. Il en est de même pour les Juifs, ceux qui ont changé de nom l’ont fait pour des raisons de sécurité pendant la guerre, ou par besoin de signifier publiquement leur intégration, afin qu’elle ne soit pas mis en doute. M. Kacew, incité par son employeur, le Ministère des Affaires Etrangères de changer son nom, devient l’Ambassadeur Romain Gary306. Le plus grand nombre de ceux qui ont changé leur nom pendant la guerre ont repris leur véritable identité après les hostilités.

Bien que les Allemands n’aient jamais persécuté les Arméniens en tant que tels307, les mêmes volontés de résistance à la tyrannie, les mêmes martyrs sont infligés par l’occupant.

Par contre, la France n’a jamais connu de vagues ‘’d’antiarménisme’’ comme elle a connu d’antisémitisme, ni de suspicion de double allégeance envers les Arméniens. Autre différence, les Allemands de la République Fédérale ont fait acte de repentance308, le gouvernement turc perdure dans le négationnisme des massacres de 1917.

La diversité des origines géographiques, ethniques et culturelles des deux groupes d’immigrés fait apparaître l’extraordinaire capacité de la France d’intégrer en son sein, à la longue, des personnes d’origines si différentes sans tomber pour autant dans l’inconvénient du communautarisme à l’américaine.

Cette capacité d’intégration repose d’abord sur une longue tradition de protection et d’asile, un besoin de main-d’oeuvre supplémentaire dû à l’industrialisation depuis que l’exode rural ralentit puis se tarit, besoins de bras à la suite de la saignée résultant de la Grande Guerre, mais aussi par le fait que notre République est laïque. La laïcité n’a pas débuté en 1905 par la loi l’instaurant ; cette mesure législative a entériné un état d’esprit préexistant par périodes depuis 1789.

Nous avons vu que les raisons de la présence d’étrangers à Nice reposent essentiellement sur des motifs économiques, tel est le cas des Italiens, pour des causes politiques, comme pour des Arméniens, et enfin pour des motivations raciales, le cas des Juifs. Les Belges et des Hollandais sont venus uniquement pour se mettre à l’abri d’une occupation allemande, parmi eux un grand nombre avait deux motivations, raciale et de refuge

Après les Italiens et les Arméniens, les raisons de la venue des Russes à Nice a la particularité de cumuler tous les mobiles : touristiques, politiques, pour devenir économiques et raciales pour certains d’entre eux, dans l’ordre chronologique décrit.

Il est établi que leur présence à Nice avant la Grande Guerre est touristique, puis par la Révolution nécessitant la fuite devant le nouveau régime, leur présence devient politique, pour devenir un besoin économique. Hélène Menegaldo mentionne : 

« Nice, Cannes et Menton sont la ‘’Riviera russe’’, maisons de retraite et de repos, sanatoriums et colonies de vacances, financés par des mécènes et des associations caritatives, perpétuent les traditions de villégiature d’avant la guerre »309.

Parmi les personnes possédant un passeport russe se trouvent de nombreux Juifs fuyant le racisme allemand. Nous n’avons trouvé310 qu’un seul journal de langue et de liaison russe ; il s’agit de « La Semaine russe » dont le premier numéro a paru le 4 décembre 1921. La publication a été interrompue au numéro 7, le 21 mai 1922.

Des liens de solidarité s’instaurent ; de nombreuses associations russes311 font leur apparition : celles que nous avons pu répertorier sont créées dans les années trente. Citons « l’Union des officiers russes », dont 50 membres font partie de la légion étrangère en 1941, on relève également l’Association algérienne des Cosaques, la Société musicale russe à l’étranger, la colonie russe de Cannes, le village des Cosaques du Don, l’union des émigrés russes de Cannes, l’union des dames de bienfaisance, la société russe de bienfaisance, l’union des réfugiés russes, l’union des naturalisés russes, les anciens combattants de Gallipoli, la société de gymnastique russe Sokol.312

La multitude de groupements démontre que les liens entre Russes restent forts. Ces liens sont également maintenus par les diverses églises orthodoxes, dont les plus renommées se trouvent à Nice, Cannes et Menton313. Le document ci-dessous est un extrait publicitaire du « Petit Niçois » du 24 avril 1924, référence ADAM PR 852. Il illustre la vie sociale des Russes à Nice et de la région, particulièrement sous l’aspect de l’entre aide aux plus démunis.

Les Italiens, Arméniens et Russes ont une religion chrétienne en commun avec la majorité des Français, mais ce n’est pas celle-ci qui ouvrait la voie à l’intégration ; aujourd’hui leurs origines font partie de l’horizon culturel français commun, parce que le temps a fait son oeuvre.

Les Juifs se sentent intégrés, mais sont-ils reconnus comme tels ?

On dit que l’Histoire ne se répète jamais, mais l’Homme, malgré des progrès, la plupart du temps techniques, ne change pas fondamentalement, c’est pourquoi les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets.





DES DESTINS PARTICULIERS

Nous avons choisi quelques cas particuliers de destins que nous relatons brièvement.

Un exemple, montrant que le sort des Juifs, en 1943, était parfois mal compris par les autorités en place :314

Monsieur Rubinstein, Aron, né le 27 janvier 1916 à Benzin, Pologne, est accusé de proxénétisme. Il est incarcéré et traduit devant un juge d ‘Instruction à Nice. La procédure suit son cours, l’audience en correctionnelle est fixée au 13 décembre 1943. Cependant, le juge, en date du 30 novembre 1943 décide de « libérer » cet inculpé ; il est extradé de la maison d’Arrêt de Nice le 3 décembre, et remis aux autorités allemandes, transféré à l’Hôtel Excelsior le jour même, et déporté par le convoi N° 63 à Auschwitz.

A la fin de la guerre, la Justice estime que ce dossier est toujours en instance, fait rechercher M. Rubinstein dans toute la France. M. Rubinstein est revenu de déportation. Traduit à nouveau devant un Tribunal, il est acquitté.

Nous n’avons pas trouvé la trace des ‘’attendus et considérons’’ de ce dernier jugement, ceux-ci nous auraient éclairé sur l’état du Droit après ces années de non Droit.

Monsieur Ehrlich, Eliasz, né le 18 novembre 1870 à Stanislawoff, Pologne, de nationalité polonaise. Il est entré en France illégalement par mer, venant d’Italie et d’Autriche, arrêté par la Police, passe le 18 avril 1939 en jugement correctionnel pour franchissement illégal de la frontière. Il est condamné à un mois de prison avec sursis La fiche de la Préfecture porte la mention J, passage à l’hôtel Excelsior le 7 avril 1944 à l’âge de 74 ans. Nous ne connaissons pas le numéro de convoi pour Auschwitz.

Monsieur Epstein, Maurice, né le 28 juillet 1910 à Vienne, Autriche. Sa fiche préfectorale porte la mention J. Il est interné au camp du Vernet et au camp de Rieucros, à l’hôtel Excelsior le 23 novembre 1943, déporté avec le convoi N° 64.

Monsieur Fainstein, Maurice, né le 18 mai 1920 à Paris. Il se trouve en prison à Nice, d’où il est extradé pour l’Hôtel Excelsior le 1 décembre 1943. Déporté par convoi N° 63.

Madame Igel, Klara, née le 22 juin 1904 à Kuihmeren, Allemagne, nationalité allemande, est refoulée une première fois à la frontière française, elle réussit à entrer en France. Sa fiche porte la marque J. Elle est déportée le 1 septembre1942. Convoi 29. (Caserne Auvare)

Monsieur Lewin, Alex, né le 1 mars 1888 à Czernovitz, Tchécoslovaquie, refoulé une première fois à la frontière française, réussit à entrer illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle, interné au Fort Carré, la fiche porte la mention J, déporté le 1 septembre 1942. Convoi 29 (Caserne Auvare).

Monsieur Guttmann, Emeric, né le 17/2/1902 à Mako, Hongrie, nationalité hongroise, assigné à résidence à Peymenade. a fiche Préfecture porte la mention J, se trouve à l’hôtel Excelsior le 7 avril 1944, déporté avec le convoi N° 73 pour Kaunas, avec les « 900 Français ».

Monsieur Kohn, Hans, né le 20 avril 1900 à Vienne, nationalité tchèque, refoulé une première fois entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, sa fiche porte la mention J, il est envoyé à Megève, se trouve à l’hôtel Excelsior le 31 mars1944, déporté par convoi N° 71.

Monsieur Ruines, Isidor, né le 9 mars 1893 à Czernovitz, nationalité roumaine, entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle le 31/3/1939, la fiche porte la marque J, à l’hôtel Excelsior le 26 septembre 1943, déporté avec le convoi N° 60.

Monsieur Weiss, Paul, né le 2 novembre 1887 à Vienne, nationalité autrichienne, une première refoulé à la frontière française, entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle le 8 mars 1939, interné au Fort Carré, puis au camp de Vernet, assigné à résidence à Colomars B.A., la fiche porte la mention J, à l’hôtel Excelsior le 30 janvier 1944, déporté avec le convoi N° 68.

Monsieur Wald, Otto, né le 24 juin 1894 à Vienne, nationalité autrichienne, entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle le 3/2/1939, est assigné à résidence à Colomars B.A., déporté le 1 septembre 1942. (Caserne Auvare). Convoi 29

Monsieur Vexliar, Jacques, né le 3 mars 1900 à Odessa, Russie, nationalité russe, sa fiche porte la marque J, est à l’hôtel Excelsior le 7 avril 1944, est déporté avec le convoi 73 à Kaunas avec les « 900 Français ».

Monsieur Pisk, Gustave, né le 1 mars 1888 à Czernovitz, Tchécoslovaquie, nationalité autrichienne, entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle le 31 août 1939, est interné au Fort Carré, la fiche porte la mention J, est déporté le 1 septembre 1942. (Caserne Auvare) Convoi 27

Le destin n’est pas uniforme pour tous les pourchassés ; la providence ou la chance interviennent arbitrairement en faveur de l’un, ne laissent pas d’espoir à l’autre.

Monsieur Felix, Friederich, né le 31 mars1883 à Vienne, Autriche, autrichien, franchi la frontière autrichienne pour entrer légalement en Italie le 14 juillet1939, entre illégalement en France par voie maritime ; arrêté par la Police, il passe en jugement correctionnel le 7 avril 1940, condamné à un mois de prison ferme et 100 Francs d’amende. La fiche Préfecture porte la mention J. mais Il n’est pas déporté.

Monsieur Gattegno, Maurice, né le 22 octobre 1932 à Nice, de nationalité espagnole, sa fiche porte la mention J. Il est à l’hôtel Excelsior le 21/3/1944, déporté par convoi N° 73 à l’âge de 12 ans. Il fait parti du convoi pour Kaunas, (Kovno) Pays Baltes, du 15 avril 1944,. Le livre « Nous sommes 900 Français » 315 relate en détail le destin de ce convoi. Il y a 23 survivants.

Monsieur Gelles, Jacob, né le 8 octobre 1885 à Czernovitz, Tchécoslovaquie, nationalité autrichienne. Il entre illégalement en France par mer ; arrête par la Police, il passe en correctionnelle le 18 mars 1940, un mois de prison ferme et 100 FR d’amende. Il sort de prison le 18 avril 1940 et est envoyé au camp de Milles le même jour. Sa fiche porte la mention J, il n’est pas déporté.

Monsieur Salomon, né le 2 juin 1877 à Hackliez, Pologne, nationalité polonaise, passe légalement la frontière autrichienne pour entrer en Italie le 1 août 1939, puis il entre illégalement en France par mer ; arrêté par la Police, il passe en correctionnelle le 7 avril1940, il écope d’un mois de prison et 100 Frs d’amende. Il n’est pas déporté.

Monsieur Kohn Kurt, né le 11 mars 1912 à Vienne, nationalité autrichienne, refoulé une première fois à la frontière française, entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle le 19 septembre1939, interné au Fort Carré à Antibes, sa fiche porte la mention J. Il n’est pas déporté.

Monsieur Schapiro Léon, né le 30 mars 1889 à Nowgrudek, Tchécoslovaquie, nationalité thèque, refoulé une première fois à la frontière française, entre illégalement en France par mer, arrêté par la Police, passe en correctionnelle le 1 juillet 1939, interné au camp du Vernet et Rieucros, sa fiche porte la marque J, il n’est pas déporté.

Dans le livre « Le Dernier Wagon » 316 nous avons relevé le nom de Appenzeller Ernest, parti de Drancy le 17 août 1944, peu avant l’entrée des libérateurs à Paris. Ce train de matériel, dirigé par Brunner, comporte un seul wagon de déportés. Le nom de Appenzeller Ernest figure sur les fiches de la Préfecture de Nice. Il est indiqué : né le 9 juin 1926 à Vienne, Autriche, étudiant. D’après l’auteur, M. Appenzeller a pu s’évader du train.

Monsieur Regner, né le 7 avril 1904 à Vienne, nationalité autrichienne, entre légalement en Italie le 7 août 1939, entré illégalement en France, passe en correctionnelle le 12 avril 1940.

Le cas de Monsieur Regner concerne personnellement le doctorant. Ce dernier a passé illégalement la frontière suisse le 5 octobre 1942317, avec un groupe de 6 autres personnes. Les archives cantonales de Genève318 mentionnent la liste des noms de ces fugitifs. Monsieur Regner a fait parti du même groupe. Ce Monsieur a été refoulé de Suisse et remis aux autorités françaises par la Police genevoise. Malgré des recherches, il n’a pas été possible de retrouver de traces de Monsieur Regner.

Nous ne citons que quelques exemples de destins parmi six millions d’autres.

POST FACE

Le destin des déportés, pour la plupart sans espoir de retour, est tragique. Ils n’avaient que le « tort » d’être né Juif. C’était leur seul « crime ». Leur sort est injuste. Le sort des enfants déportés, au seuil d’une vie pleine de promesses comme pour tous les enfants, est encore plus injuste.

En guise de devoir de mémoire, nous reproduisons la lettre d’un enfant de Drancy, séparé de ses parents déportés avant lui, et adressée à Dieu.

« Dieu ! Que vous êtes bon, que vous êtes gentil, et s’il fallait compter le nombre de bontés et de gentillesses que vous nous avez faites, il ne finirait jamais… Dieu, c’est vous qui commandez. C’est vous qui êtes la justice, c’est vous qui récompensez les bons et punissez les méchants. Dieu ! Après cela, je pourrai dire que je ne vous oublierai jamais. Je penserai toujours à vous, même aux derniers moments de ma vie. Vous pouvez être sûr et certain. Vous êtes pour moi quelque chose que je ne peux pas dire, tellement vous êtes bon. Vous pouvez me croire, Dieu. C’est grâce à vous que j’ai eu une belle vie avant, que j’ai été gâté ; que j’ai eu de belles choses que les autres n’ont pas. Dieu ! Après cela, je demande qu’une chose : FAITES REVENIR MES PARENTS, MES PAUVRES PARENTS, PROTEGEZ LES (encore plus que moi-même), QUE JE LES REVOIS LE PLUS TOT POSSIBLE ; FAITES LES REVENIR ENCORE UNE FOIS. Ah ! Je pouvais dire que j’avais une si bonne maman et un si bon Papa ! J’ai tellement confiance en vous que je vous dis merci à l’avance »319.


Cet enfant a été déporté ensuite, convoi n° 22, du 21 août 1942.

Dans le mémorial des enfants Juifs déportés de France de Serge Klarsfeld320, figure une liste de 281 enfants déportés de Nice. Il indique, page 5, le chiffre de 9 300 enfants de moins de 16 ans déportés de France.


19715/9/1935.

198Serge KLARSFELD, Nice Caserne Auvare, F.F.D.J.F. Paris, 1998, page2

199Description romancée dans le film Les Milles, le train de la Liberté Sébastien GRALL 1995

200René REMOND, Le fichier Juif Plon, 1996.

201Page 21

202Page 59

203Page 55

204Op. cité, page 115

205René RÉMOND, op.cite page 155

206Serge KLARSFELD, Op. cité, page 38

207Robert O. PAXTON, La France de Vichy, page 56

208La famille du doctorant, fuyant Paris, a été expulsée de Vichy en juillet 1940

209Serge KLARSFELD, Le Calendrier Op. cité, page 609

210Gare de la région de Marseille.

211Serge KLARSFELD, Le Calendrier Op. cité, page 610

212In Raul HILBERG La destruction des Juifs d’Europe, Op. cité, page 561

213A.Donati figure sur le fichier de la Préfecture de Police à Nice sous référence 475W 68, avec les mentions : né le 3 février 1887 à Modena, administrateur, taxe d’inscription 400F, fiche établie le 27 octobre 1942.

214Police militaire

215Serge KLARSFELD, Nice Hôtel Excelsior, F.F.D.F.F. Paris, 1998, page 64

216Serge KLARSFELD, Vichy –Auschwitz, 1943 à 1944, page 126

217Op. cité, page 49

218S.E.C. Section d’enquête et de contrôle, organe du commissariat aux questions juives

219René RÉMOND, Op. cité, page 139

220Jean Louis PANICACCI, Recherches régionales ADAM 1983, N° 4, page 271 et 278

221Serge KLARSFELD Le calendrier, page 883

222Serge KLARSFELD, Le Calendrier, Op. cité, page 1224, interdiction de changer de nom du 10.2.1942

223Journal l’Ergot du 13/11/1944

224Journal l’Ergot du 13/11/1944, page 3

225Les archives de la Gestapo se trouvent en partie à Moscou, et ne sont pas encore transférées en totalité en France

226l’Ergot du 9/10/44

227Voir ADAM 166 W 12 exemple Baruch déjà cité

228Union générale des Juifs de France, instaurée par Vichy, regroupant obligatoirement toutes les organisations juives.

229Débarquement allié en A.F.N. le 8 novembre 1942, reddition à Stalingrad le 31 janvier 1943, Rommel abandonne son armée le 13 mai 1943, débarquement en Sicile le 10 juillet 1943,

230Georges WELLERS, Mémoire du Génocide, Op. cité, néo-mythomanie des nazis, page 571

231Rapport de l’Inspecteur de la statistique du Reich Korherr à Himmler,

232Tous les chiffres de ce paragraphe proviennent de la recherche de Raul HILBERG, La destruction des Juifs d’Europe, Op. cité, page 903

233Le Monde Juif, France 1940 -1945, C.D.J.C. N° 162, page 121

234Raul HILBERG, Op. cité, page 567

235Source Quid 2001, page 688 A

236C’est ce fichier qui nous a permis d’identifier les Juifs.

237Lucien LAZARE, Le livre des Justes, Histoire du sauvetage des Juifs par des non-Juifs en France, 1940-1944, J.C. Lattès, Paris, 1993, pages 237-261.

238Page 3, Raul Hilberg, Op. cité, page 16

239Serge KLARSFELD, Hôtel Excelsior Op. cité, page 63

240La Police d’Etat française comptait 120.000 membres, la Gestapo, pour l’ensemble du territoire, 3.000 collaborateurs.

241Michèle SCHLANGER MEROWKA, Lieux d’amnésie, d’anamnèse et de mémoire, U.F.R Nice, septembre 2001, pages 336 à 385

242On trouvera dans « Revue d’Histoire de la Shoa » C.D.J.C. Paris, dans les n° 149,156,162,169 une documentation détaillée sur ces silences.

243Jorge SEMPRUN et E. WIESEL, Se taire est impossible, Mille et Une Nuit, N° 85, 1995, page 37, in Thèse de Mme MEROWKA, page 401

244Elie WIESEL «Tous les fleuves vont à la mer » page 235

245UGIF : Union Générale des Israélites de France, institution unique et obligatoire, instaurée sous Vichy par Xavier Vallat, premier Commissaire général aux affaires juives.

246Voir « Le Consistoire et l’Ugif » Richard COHEN, Université hébraïque Jérusalem, in Revue d’Histoire de la Shoa, n° 2000, page 28.

247Laurent JOLY, Xavier VALLAT, Du nationalisme chrétien a l’antisémitisme d’Etat, Grasset, 2001 page 30

248« Nous sommes aujourd’hui conscients qu’au cours de beaucoup, beaucoup, de siècles, nos yeux étaient si aveugles que nous n’étions plus capables de voir la beauté de ton peuple élu, ni de reconnaître dans le visage les traits de nos frères privilégiés. Nous comprenons que le signe de Caïn soit inscrit sur notre front. Au cours des siècles notre frère Abel était couché ensanglanté et en pleurs par notre faute, parce que nous avions oublié ton amour. Pardonne-nous la malédiction que nous avions injustement attribuée à leur nom de Juif. Pardonne-nous de t’avoir crucifié une deuxième fois, en eux, en ta chair, parce que nous ne savions pas ce que nous faisions »

249Entre-temps,(2002) l’Espiscopat espagnol demande la sanctification d’Isabelle la Catholique qui nomma les inquisiteurs et expulsa les Juifs d’Espagne.

25010 juin 1967

25125 octobre 1973

252Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Op. cité

253In Le Silence des Historiens, Rita Thalmann, Revue d’Histoire de la Shoa n° 160, page 156

254Criminel S.S. allemand responsable des transports des Juifs vers les camps d’extermination.

255Parlement allemand à Bonn

256Paul TOUVIER, 3 mai 1915-17 juillet 1996.Chef de la milice à Chambery, condamné à mort en 1946, caché par des religieux catholiques, arrêté à Nice dans un couvent le 24 février 1989, condamné à la réclusion à perpétuité pour l’assassinat de 7 Juifs, est mort en prison.

257Robert PAXTON, La France de Vichy, Le seuil, 1973

258Serge KLARSFELD, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, Paris, B.P.137.16

259Docteur en Histoire, IEP Paris, Thèse sur L’Histoire d’une négation, Négationnisme et révisionnisme en France de l’après guerre à nos jours. Soutenu en 1998, in Revue d’Histoire de la Shoa, Op. cité, N° 166, page 9

260septembre 1988

261Deuxième Commissaire aux affaires juives sous le gouvernement de Pétain.

262Voir page 165 de l’annexe II.

263Chef de la Gestapo à Lyon.

264Chef de la Police d’Etat sous Vichy

265Préfet de la Gironde, responsable de l’arrestation d’environ 1500 Juifs. Condamné à 10 ans de prison en 2000, libéré pour ‘’raison de santé’’ le 18 septembre 2002.

266Organisation de Jérusalem, destinée à rechercher et à honorer de non Juifs qui ont aidé les Juifs.

267In Thèse de Michèle.Merowka, Op. cité, page 394

268Société des auteurs et compositeurs et éditeurs de musique

269Déclaration du 16 juillet 1995 : » L’Ordre, pouvoir administratif glacial et sans visage, relayait sans état d’âme les idées et les mesures de Vichy. Courroie de transmission du régime, il a répercuté le statut des Juifs du 3 octobre 1940, respectant dans l’esprit et à la lettre son décret d’application du 3août 1941.

270Bruno HALIOUA, « Blouses blanches, étoiles jaunes », 2000, Liana Levy, page 12

271Michèle COINTET, L’Eglise sous Vichy, la repentance en question, Perrin 1998, page 181-182

272MONTAIGNE, Essais, I XXV

273Cité par Marguerite YOURCENARE In ‘’ Le temps, ce grand sculpteur’’

274Elie WIESEL, Plaidoyer pour les survivants Tous les fleuves vont à la mer,Op. cité, page 433

275Frank PAVLOFF, Matin brun, Cheyne, 2002, 11 pages, 1€.

276Institut National de la Statistique et des Etudes Economique, réf. OEPACA 1211-6-50, tableau II/7

277Chiffres relevés dans le Quid 2000, page 870 c.

278Pierre MILZA, op cité, pages 475 et 478.

279Pierre MILZA, Op. cité, page 452

280idem page 482

281Jacqueline COSTA-LASCOUX, De l’assimilation à l’intégration, Histoire de l’Immigration au XXe siècle, Somogy, page 238

282Ordonnance n° 45 / 2658 du 2 novembre 1945 relative aux conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France

283Emile TEMIME, De l’Assimiliation au communautarisme, comment être étranger ou minoritaire en France, Université de Provence, in Cahiers de la Méditerranée, N° 61, page 3

284Ne pas confondre avec réintégration, cette notion concerne essentiellement les Alsaciens Lorrains en 1918, les habitants de Tende et La Brigue en 1947, et les personnes qui ont perdu leur nationalité française suite à un mariage.

28556, avenue de Varenne, 75007 Paris, tél. 0142758570. Décret n° 89 912 du 19/12/1989, publié le 23/12/.1989

286Ralph SCHOR, Les réfugiés politiques et l’intégration, Somogy Op. cité page 200

287Elle a aussi été quelquefois un facteur d’exclusion dont se souviennent les enfants de » « Macaronis » ou » Polaks»

288Encyclopédie du Judaïsme, Op. cité, page 93

289Ralph SCHOR, L’opinion française et les étrangers, 1919-1939, Sorbonne 1985, page 4

290L’ouvrage a été publié en 1995

291Op. cité. page 453

292Pierre Milza, Op. cité, Voyages en Ritalie, pages 453, 454, 471, 474

293Ralph Schor, L’opinion française et les étrangers, Sorbonne 1985, pages 140-142

294ADAM 4 M 914

295Ralph Schor, Les Italiens dans les Alpes-Maritimes, Ecole de Rome, page 597

296Cette religion commune (catholique et romaine) est un atout à Nice, l’appréciation est à nuancer dans d’autres régions.

297Op. cité page 475

298Emeutes anti- italiennes qui ont occasionné plusieurs morts

299Op. cité, page 471

300Gilbert LEVY, Je m’appelle Levy, Les écrivains, Paris, 1999. Né en 1924, aïeux naturalisés par le décret Crémieux le 24 octobre 1870. Le nom de Levy est pris ici à titre de symbole, il en est de même pour tous les noms suggérant une ascendance juive.

301Op. cité, page 6

302Lydie BELMONTE, La Petite Arménie, Op. cité, pp.145 à 204.

303Le film d’Atom Egoyan ARRARAT projeté pour la première fois au festival de Cannes en, 2002

304Libanais et Syriens

305Ralph SCHOR écrit » Les Juifs français se méfiaient de leurs frères nouveaux venus jugés frustes, agités,ingrats, indiscrets et parlant le yiddish, ‘’jargon langue de ghetto’’ in op.cit. page 254

306Myrian ANNISSIMOV, Revue d’histoire de la Shoah, CDJC N° 176, page 139, sept.2002

307Ils étaient qualifiés de « Levantins», à cette époque une dénomination désobligeante. 

308Willy BRANDT, 1913-1992, chancelier de 1969 à 1974, s’agenouillait au ghetto de Varsovie en 1970, et à Jérusalem entonna un psaume de pénitence devant le monument aux victimes des camps de la mort.

309Hélène MENEGALDO, Op. cité. page 98

310ADAM PR 852

311ADAM 4 M 381

312Voir aussi énumération d’associations dans Cahiers de la Méditerranée, N° 58, KAURINKOSKI, page 143

313Boulevard Tzarevitch à Nice, Av. Alexandre III à Cannes, Rue Mouillot à Menton, Orthodoxe grecque 2, av.enue Désambrois Nice. L’architecte de l’Eglise russe à Nice est M. T.PRÉPBRAJENSKY de Moscou, cet édifice a fait de larges emprunts à des détails de l’Eglise Saint-Basile le Bienheureux de la capitale russe. La consécration solennelle eut lieu le 18 décembre 1912.

314ADAM 228 W 39

315Eve BLUM, Besançon, Nous sommes 900 Français, à compte d’auteur, 1999.

316Jean-François CHAIGNEAU, Le Dernier Wagon, Julliard, 1981, page 250

317Soit 17 jours avant mon 16e anniversaire. A partir du 22 octobre, les Suisses m’auraient refoulé.

318Réf.451/9781/B, 1, Rue de l’Hôtel de Ville, 1211 Genève.

319In Bulletin de l’Amicale des Déportés d’Auschwitz, N° 47 de mai-septembre 2000, page 2

320Serge Klarsfeld, Le Mémorial des Enfants déportés de France, F.F.D.J.F. Paris 1994