La Vie des Juifs à Nice dans la deuxième guerre Mondiale et leur déportation

            L'IMMIGRATION JUIVE DANS LES ALPES-MARITIMES



Première Partie

LE MOUVEMENT D’ENSEMBLE DE 1900 A 1944

A) LES CARACTERISTIQUES DE CHACUNE DES EPOQUES DE CE MOUVEMENT

Nous allons exposer maintenant les généralités sur les Juifs étrangers dans ce département. Cette étude n’est pas envisagé sous la notion de nationalité, mais celle de la judéité, car c’est elle qui est visée par les autorités. L’apposition de cette mention sur les fiches de la Préfecture a lieu à partir d’octobre 1941.

En premier lieu, il s’agit de déterminer le nombre de personnes dont la fiche de la Préfecture des Alpes-Maritimes porte ou portait la mention J. Sur la plupart de ces cartes la mention J ou JUIF, figure, soit par l’apposition d’un tampon, soit par une inscription manuscrite, ou encore les deux à la fois. Un grand nombre de ces indications a été gratté, mais les traces restent bien visibles. L’opération de grattage des mentions J a été interrompue au milieu du carton 475 W 164, a repris un peu plus loin pour s’arrêter définitivement ensuite.

Exemple de deux cartes avec tampon J et Juif en toutes lettres.

38 fiches sont établies de 1865 à 1899, étalées sur 34 ans. L’ancienneté d’établissement de leur séjour à Nice n’a pas empêché cette inscription.


Document 3 Reproduction de fiches de Préfecture l’une avec la mention «J »,

l’autre le mot « Juif » en entier


L’immigration spécifiquement juive a des caractéristiques particulières et se distingue des groupes ethniques étudiés précédemment. Nous allons d’abord l’étudier dans sa globalité, puis en détaillant les périodes historiques.




Le tableau ci-dessous indique la totalité des dates d’arrivées de Juifs à Nice, par cinq années groupées, de 1900 à 1944

Graphique 1 Années d’arrivée des Juifs de 1900 à 1944

Pour une meilleure compréhension des motifs de l’immigration, nous détaillerons ce tableau en trois graphiques distincts.

De 1900 à 1918, périodes des pogroms dans l’Est de l’Europe,

De 1919 à 1932, années correspondant au mouvement général d’immigration en France,

De 1933 à 1944, période de la prise du pouvoir par Hitler, jusqu’à la libération de Nice.

Dans l’ensemble, depuis le début du siècle, on remarque une augmentation régulière jusqu’aux années d’avant-guerre, puis un pic très marqué entre 1936 et 1940. Il est nécessaire de détailler ces périodes, car les événements se succèdent, et l’évolution politique perturbe l’interprétation de graphiques trop larges.

1) DE 1900 A 1914, LA PERIODE DES POGROMS DANS L’EUROPE DE L’EST

Graphique 2 Arrivées des Juifs à Nice de 1900 à 1914

Les pointes des arrivées entre 1900 et le début de la Grande Guerre proviennent essentiellement de Russie et Roumanie, conséquences des pogroms locaux et de Turquie où sévit une crise économique importante. Les pics se situent en 1905, 1910 et 1911.

Cette période voit affluer un nombre inhabituel de Juifs à Nice, au nombre de 115 d’après ce graphique. Ce chiffre est établi selon le fichier des étrangers de la Préfecture de Nice. Très probablement, beaucoup plus de Juifs sont venus s’établir dans la capitale de la Côte d’Azur. En 1927, date de la création de ces documents, un certain nombre d’entre eux a été naturalisé, et ne figurent donc plus sur le fichier des étrangers.

Nous expliquons ces départs de l’Est de l’Europe par la diffusion des « Protocoles des Sages Sion15 ». Ce protocole appartient à la littérature antisémite de la Russie tsariste. Ils ont été imprimés pour la première fois en 1903 sous le titre :

« Programme de conquête du monde par les Juifs »

dans le journal russe ‘’Le Drapeau’’. Ce document est un faux. C’est le journaliste anglais du The Times, Ph. Graves, qui prouva en 1921 le plagiat d’un livre publié en 1864, traitant non des Juifs, mais de Napoléon III. Les Protocoles, inspirés par la haine, suscita d’importants pogroms, provoqués par le pouvoir russe dans le but de cacher une grave crise économique. Cette crise éclata malgré cette manœuvre le 22 janvier 1901 à Saint Petersbourg, préludant à la révolution de 1905.

Mais le mal était fait, et provoqua le départ de nombreux Juifs de cette région, dont les parents du doctorant.

2) 1919 A 1933, LA FRANCE A BESOIN DE MAIN-D’ŒUVRE ETRANGERE

Ces arrivées massives coïncident avec l’afflux d’émigrants de toutes origines que connaît la France à cette époque. Les pointes des années de 1923 à 1926 correspondent à celles déjà observées généralement pour toutes les nationalités, confirmées par la baisse des entrées de 1927 et 1928. Il semble que l’appartenance au judaïsme n’ait pas de lien avec leur présence en France. L’origine des pays de naissance est majoritairement la Russie et la Pologne, ce qui laisse supposer, comme pour les émigrants russes étudiés au chapitre II, et pour les mêmes raisons, que la provenance première n’est pas le pays de naissance, mais l’Allemagne ; en effet, nous avons antérieurement observé qu’un grand nombre de Russes, fuyant le communisme, s’est établi d’abord dans ce pays, puis ensuite en France pour échapper aux incertitudes politiques de ce pays.

3) DE 1933 A 1944, LES CONSEQUENCES DES POURSUITES RACIALES EN EUROPE

Graphique 3 Arrivées de Juifs à Nice de 1933 à 1944 (3431)

Les lois de Nuremberg (1935) n'accélèrent pas les départs d’Allemagne. R. Thalmann écrit :

« Entre 1934 et 1937, le rythme de l’émigration juive [d’Allemagne] se stabilise autour de 20 à 25 000 départs par an, dont :

22,1% de personnes en dessous de 20 ans

45 6% de personnes entre 20 et 40 ans

15,6% de personnes de 40 à 50 ans

16,7% de personnes au dessus de 50 ans.

Près de la moitié se fixa en Europe, dont un tiers en France » 16.

Ralph Schor indique :

« Dès 1933, des Juifs, des sociaux démocrates, des communistes, des progressifs divers, quelques catholiques quittèrent l’Allemagne (...) parmi les exilés figuraient aussi des Polonais, des Russes, des Roumains, des Estoniens, des Lituaniens qui, avant 1933, avaient choisi l’Allemagne comme terre d’asile » 17.

L'éveil de la conscience des dangers, pour les plus clairvoyants en 1933 -année d’arrivée d’Hitler au pouvoir-, la plupart des intellectuels ou des personnalités politiques, n’a eu lieu que très tardivement, après 1938. En ce qui concerne cette catégorie d’arrivants, nous ne pouvons plus parler d’émigrants, mais d’exilés.

1938 est l’année de l’Anschluss de l’Autriche, de la conférence de Munich, de la nuit de Cristal, puis l’annexion d‘une partie de la Tchécoslovaquie18

La déclaration de guerre19 et la défaite française20 conduisent les Juifs en grand nombre dans notre ville. Cependant à partir de 1942, on remarque que la progression de Juifs inscrits comme tels à Nice diminue fortement. Il est vrai que le passage par l’Italie n’est plus possible du fait de la fermeture de la frontière, passer la ligne de démarcation est de plus en plus difficile, car les contrôles des voyageurs en train par les autorités françaises sont renforcés. Or, on sait qu’à partir de novembre 1942, l’afflux de réfugiés juifs à Nice est considérable, venant surtout des départements occupés par les Allemands de l’ancienne zone dite libre. La réputation de bienveillance des Italiens envers les Juifs est connue dès cette époque. On se demande si ces occupants sont moins exigeants dans l’accomplissement de cette démarche, ou si les autorités locales françaises, après les rafles de juillet 1942, ont changé d’attitude ? Par ailleurs, l’inscription sur le fichier des étrangers de la Préfecture de Nice est faite essentiellement en 1941, sous le gouvernement de Vichy, répertoriant les arrivées des années antérieures. Seules 187 fiches sont établies après 1942.

Quoi qu’il en soit, le nombre des Israélites étrangers inscrits comme tels par la Préfecture est inférieur à la réalité, et ce d’autant plus qu’un certain nombre de Juifs s’est abstenu volontairement d’accomplir cette démarche.

B) LES CARACTÈRES DÉMOGRAPHIQUES DE CES EMIGRANTS

1) LES AGES A L'ARRIVEE DES IMMIGRANTS JUIFS

Les tableaux suivants reprennent les âges à l’arrivée à Nice en deux périodes différentes : d’abord pour l’ensemble de la période de 1900 à 1944, puis uniquement la période de 1938 à 1944. Le premier graphique contient le deuxième, car graphiquement, les deux documents se ressemblent. Sur le premier tableau, nous constatons la présence de 345 enfants, sur le deuxième 91 seulement et de grandes différences de nombres dans le deuxième tableau par rapport au premier.

La colonne de gauche des chiffres le démontre : le premier document est établi sur la base de 4 645 personnes, le deuxième sur 2 918.




Graphique 4 Ages des Juifs lors de leur arrivée à Nice de 1900 à 1944

Graphique 5 Ages des Juifs lors de leur arrivée à Nice de 1938 à 1944

L’âge des juifs se situe principalement entre 20 et 60 ans, établi sur la période de 1900 à 1944. Nous constatons un nombre réduit de personnes âgées de plus de 65 ans.

La différence du nombre des enfants provient du fait que, dans le premier cas, ces enfants, pour la plupart, sont nés avant 1927, première date d’établissement des fiches. Les fonctionnaires ont certainement repris un ancien fichier sur lequel figuraient ces indications.

Dans le deuxième cas, ces enfants nés après cette date, et comme nous l’avons déjà indiqué, ne figurent sur les fiches qu’après leur 15e année révolue.

Cela explique la différence de la catégorie de 16 à 20 ans, 382 fiches avant 1927, 163 après.

Il ne faut donc pas interpréter l’absence d’enfants pour la période de 1938 à 1944 comme une indication de défaut d’enfants. Ceci est confirmé d’ailleurs par le nombre d’enfants déportés.

2) LES PAYS DE NAISSANCE ET LES NATIONALITES

Les indications qui suivent concernent l’ensemble des Juifs arrivés à Nice de 1900 à 1944.

54 pays de naissance différents, pour la grande majorité d’Europe centrale ou orientale, attestent de la grande mobilité, forcée le plus souvent, des juifs, ashkénazes21 pour la plupart.

Nous relevons ici uniquement les provenances le plus souvent constatées, ils représentent 5081 personnes pour les pays de naissance, et 5118 pour les nationalités. Toutes les personnes nées dans un pays ne portent pas forcément sa nationalité, l’inverse se produit aussi.

Le tableau suivant réunit les deux notions de lieu de naissance et de nationalité.

NATIONALITE

NOMBRE

JUIFS

%


NES EN

JUIFS

%

PAYS

Nationalité

dont


Pays de naissance

dont


ALLEMAGNE

1 662

731

44,01%


1 971

912

46,30%

ANGLAISE

1513

31

0,02%


899

23

0,03%

AUTRICHE

1 571

819

52,10%


1 479

645

43,60%

BELGIQUE

1 646

189

11,50%


1 484

157

10,60%

ESPAGNE

690

41

0,06%


555

9

0,02%

GRECE

400

117

29,30%


378

160

42,30%

HOLLANDE

858

152

17,70%


590

114

19,30%

HONGRIE

404

115

28,50%


454

162

35,70%

POLOGNE

3 125

1 727

55,30%


3 229

1777

55,10%

ROUMANIE

598

244

40,80%


628

277

44,10%

RUSSE

2 402

391

16,30%


2543

389

15,30%

SUISSE

1 253

15

0, 01%


1 071

24

2,20%

TCHECOSLOVAQUIE

954

256

26,80%


766

191

24,90%

TURQUIE

555

268

48,30%


1425

328

23,10%

TOTAL

17 631

5 096

28,90%


17 472

5168

29,60%

Tableau 1 Comparaison entre les Etats de naissance
et les nationalités des Juifs à Nice

Exemple :

Le total des fiches portant la mention J est de 5544, la différence, 376 fiches pour les pays de naissance, et 448 fiches pour les nationalités dont 141 apatrides, vient de divers pays ne comportant qu’un petit nombre d’indications, non mentionnés dans ce tableau, pour ne pas alourdir sa lecture.

Le pourcentage comparé entre pays de naissance et nationalité est important pour l’Autriche et la Hongrie, cela vient des changements de souverainetés intervenues ; la même raison est valable pour la Grèce et la Turquie. Pour ce dernier cas, des Juifs ont quitté la Turquie à l’époque de l’avènement d’Ata Turk pour s’établir en Grèce. Pour tous les autres pays, les différences sont minimes. Les Juifs nés dans un pays y sont considérés juridiquement comme des nationaux.

C) LES PROFESSIONS EXERCEES PAR LES IMMIGRANTS JUIFS

L’étude des professions exercées a pour but de situer sociologiquement les immigrants arrivant à Nice. Cette voie d’évaluation a cependant des limites dans le cas des Juifs, comme nous allons le voir maintenant.

Sur la totalité des professions déclarées, nous avons enregistré 154 activités différentes. Elles sont groupées en 13 catégories. La liste complète de toutes les professions se trouve en page 4 de l’annexe Tome II, ainsi que la liste des nationalités des personnes déclarées « sans professions » (Page 4 du Tome 2).

ARTISTES

36

AGRICOLE

35

MECANIQUE

14

COMMERCANTS

372

PROF. LIBERALE

95

ARTISANS

217

BATIMENT

7

COUTURE

35

HOTEL/RESTAU.

29

TRANSPORTS

7

EMPLOYE COM

45

S/ PROFESSION

4 442

DIVERS

211


Tableau 2 Professions regroupées des Juifs

Parmi les particularités relevées, mentionnons 4424 personnes déclarées « sans profession », dans la rubrique « sans qualification » non reprises dans le graphique et 129 étudiants et étudiantes figurant dans la colonne « divers ». Pour établir le graphique suivant, nous n’avons pas tenu compte des personnes non qualifiées, d’une part parce que cela fausse les proportions du diagramme, d’autre part parce que les personnes arrivées en France après 1936 n’ont, pour beaucoup, pas le droit de travailler en tant que salariés, et sont considérées en conséquence d’office comme sans profession. Le graphique ne tient compte que de 18 personnes sans spécialité.

Graphique 6 Professions regroupées des Juifs

Ce document porte sur 1 121 personnes, ce qui est peu par rapport au nombre de Juifs présents à l ‘époque étudiée, (5545) mais présente un intérêt car il correspond, approximativement, à la période de 1900 à 1932. (1368 personnes), pendant laquelle les Juifs, comme les autres arrivants, ont droit au travail.

La spécificité professionnelle de cette catégorie d’émigrants est manifeste : une nette préférence pour les métiers du commerce et de l’artisanat, proportion importante comparée à d’autres origines géographiques d‘activités libérales.

Traduit en pourcentage par rapport à l’ensemble de ce graphique, nous trouvons 34% de commerçants, 20% d’artisans et 9% de professions libérales. Les étudiants et étudiantes, représentent 12% de l’ensemble.

Notons une absence quasi totale des Juifs dans les métiers du bâtiment, très peu de présence dans l’agriculture, la mécanique, la couture et l’hôtellerie, mais 36 artistes, composés de peintres, musiciens, écrivains, etc.

Ralph Schor21b note le milieu social élevé, et signale des personnes bien habillées. En effet, la fuite et la clandestinité demandent des moyens financiers relativement importants pour subvenir aux exigences de la vie. Tous les Juifs restés sous domination allemande n’en disposaient pas.

CONCLUSION PARTIELLE

D’après les chiffres relevés, la vision générale sur l’ensemble des Juifs venus dans notre département permet de constater que, dans un premier temps, c’est à dire de 1900 à 1932, ils ne diffèrent guère des autres émigrants. Ils désirent s’établir en France, et en particulier à Nice, pour se créer une nouvelle situation. Si des émigrants d’autres nationalités avaient cette raison pour seul motif de s’installer dans notre région, il pouvait en être différemment pour les Juifs. Une partie avait pour seul raison la nécessité économique, une autre partie avait en plus le désir de se mettre à l’abri d’un antisémitisme latent et diffus dans la société environnante et présente dans leur vie quotidienne. La France, pensaient-ils, ne connaissait pas ce fléau.

Les origines géographiques très diversifiées caractérisent l’ensemble de cette catégorie d’arrivants ; ils viennent principalement d’Europe Centrale ou Orientale, de Russie et de Pologne où se déroulent les pogroms de 1905 ; à cela s’ajoutent la misère économique, et l’hostilité des administrations, bref, l’ambiance générale défavorable à un épanouissement satisfaisant.

Les professions exercées diffèrent fondamentalement des autres immigrants; on ne voit pratiquement pas d’activités agricoles ou du bâtiment, mais des professions indépendantes, commerciales, artisanales ou libérales. Cette orientation professionnelle est la conséquence du passé, où toute possession de terre leur était interdite par la législation reprise sur le modèle ecclésiastique ancien.

L’âge moyen des immigrants est aussi différent. Ce ne sont plus, comme pour les Italiens, des jeunes venant en éclaireur ou comme travailleur saisonnier, pour retourner ensuite dans leur famille. L’émigrant Juif « standard » a plus de 30 ans, vient définitivement en France dès le premier voyage, sans espoir de retour. Les personnes âgées sont aussi plus nombreuses, ce qui incite à penser que l’émigration est familial.


15Recueil de prétendus procès verbaux des séances qui auraient été tenues secrètement à Bâle, lors du premier congrès sioniste, en 1897. Ce faux n’empêche pas sa diffusion, et sa réimpression, même contemporaine.

16Rita THALMANN, E.FEINERMANN, La Nuit de CristaL Laffont 1972, page 16

17Ralph SCHOR, Histoire de l’Immigration en France, Armand Colin 1996, page 134

18Anschluss 15 mars, Munich 29 septembre, Nuit de Cristal 9-10 novembre 1938, Tchécoslovaquie 15 mars 1939.

192 septembre 1939

20Armistice (signature) le 22 juillet 1940

21Désigne l’ensemble ethnique du judaïsme européen non ibérique. Définition du Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf, Paris, 1993, page 1163.

21bRalph SCHOR Op. cité, L’arrivée des Juifs d’Italie dans les Alpes Maritimes de 1938 à 1940, page 105