L'Immigration Italienne, Russe et Arménienne, L'Exode des réfugiés de Hollande, de Belgique et des Pays Balkaniques entre 1920 et 1944 dans les Alpes-Maritimes

INTRODUCTION


LES MIGRATIONS



Ne sont prises en considération que la notion Nationalité et APATRIDE, le cas des Juifs, pris dans le sens «racial» des Allemands de l’époque est traité sur le site

www.vie-des-juifs-a-nice.fr



L’histoire événementielle a souvent pris le pas sur l’Histoire des Hommes. Ils subissent plus qu’ils ne suscitent les grands faits du passé, souvent décidés en dehors de considérations sur leur vie quotidienne. La mémoire historique livresque relate plus fréquemment les grandes batailles gagnées, quelquefois perdues, que les conséquences humaines qu’elles entraînent.

Les égoïsmes des possédants qui détiennent la plupart du temps le pouvoir économique apportent aussi, comme les grandes batailles, des souffrances innombrables. Les migrations ne sont jamais des voyages de loisir, les transplantations humaines provoquent bien des tourments à ceux qui sont obligés de chercher ailleurs ce qui leur est refusé dans leur pays natal.

« Des volcans lancent des pierres et les révolutions des hommes. Des familles sont ainsi envoyées à de grandes distances, des destinées sont dépaysées, des groupes sont dispersés et s’émiettent ; des gens tombent des nues, ceux-ci en Allemagne, ceux-là en Angleterre, ceux-là en Amérique. Ils étonnent les naturels du pays. D’où viennent ces inconnus ? C’est le Vésuve qui fume là bas qui les a expectorés » 1

nice - la gare

Traditionnellement, depuis la découverte du Nouveau Monde, les migrations se faisaient d’Europe vers les pays neufs. Ce mouvement s’est amplifié au cours du XIXe siècle. A la veille de la Première Guerre mondiale, on estime à 50 millions le nombre d’Européens qui ont quitté leur pays.

Entre les deux guerres, le mouvement s’est ralenti pour plusieurs raisons. La natalité baisse fortement en Europe, et les personnes de 20 à 30 ans, les plus sensibles à l’appel de l’extérieur, sont en diminution notable. Les pays d’accueil introduisent des restrictions à l’entrée, l’U.R.S.S. interdit l’émigration. Le temps n’est donc plus à l’accueil des étrangers. L’Europe n’est plus un foyer d’émigration, mais l’idée prédomine toujours qu’elle est surpeuplée ; seule la France fait exception, servant d’exutoire à des surplus européens de populations.

Gagnant moins l’outre-mer, les candidats à l’émigration dans les pays peu développés de l’Europe méridionale se portent vers le Nord du continent ; Italiens et Espagnols d’abord, puis Portugais et Grecs, mais aussi Yougoslaves.

D’autres éléments concourent à expliquer la direction nouvelle prise par les mouvements migratoires. L’émigration européenne du XIXe siècle a eu pour premier moteur non pas tant la surpopulation en elle-même mais plutôt la surpopulation des campagnes, dont l’excédent de main-d’œuvre s’est déversé dans les villes et a gagné les pays neufs. Elle est apparue alors comme une manifestation de la crise de structure dont sont affectées les sociétés qui se transforment sous la poussée conjuguée de l’urbanisation et de l’industrialisation.

L’industrialisation provoque un besoin croissant de main-d’œuvre, celle-ci viendra surtout des régions rurales. Pierre Milza note que :

« L’appel à la main- d’œuvre étrangère est devenu incontournable, motivé par la diminution de la population active, tombée de 55% en 1920 à 52,4% en 1931 et à 49,2% en 1936 »2.

Les progrès des moyens de transports facilitent encore plus cet appel ; ainsi, en 1851, ils n’existaient en France que 3000 Km de voies ferrées, mais en 1901, le réseau était de 43 000 Kms.

Alors que la dénatalité en France était déjà forte, elle baisse de près de 50% en un siècle, passant de 3,1‰ en 1802 à 1,7‰ en 1929. Cet appauvrissement provoque et nécessite un afflux démographique extérieur.

« Puisque aujourd’hui la situation, envenimée par la querelle politique grossie et simplifiée jusqu’à la sottise par certains médias, nous invite à méditer sur l’immigration et le racisme, rien n’est plus utile que de relier des phénomènes présents aux événements qui les ont précédés. C’est trop souvent une erreur de la Science politique actuelle que de spéculer sur le moment présent sans en rechercher les sources. Précisément, l’immigration est, en France, un phénomène ancien, lié d’abord au besoin de main- d’œuvre, mais aussi à une certaine réputation d’asile politique que possède notre pays. Rappelons que la France de 1931 groupe 2 890 000 étrangers sur 41 800 000 habitants, soit 7%. Etant donné la présence de clandestins, la France abrite certainement 3 millions d’étrangers, contre 800 000 en 19113 ».

En 1921, 8 départements avaient plus de 40 000 étrangers en résidence habituelle.



SEINE

233 820

NORD

173 538

BOUCHES DU RHONE

147 057

ALPES –MARITIMES

100 717

MOSELLE

88 540

VAR

52 495

HERAULT

52 211

MEURTHE ET MOSELLE

43 921

Tableau 1 départements

Ce tableau indique les départements qui hébergent plus de 40 000 étrangers. Il est à noter qu’à part le département de l’Hérault, tous se trouvent dans la moitié Est de la France.



Haut Rhin

20 176

Basses Pyrénées

22 102

Isère

22 353

Ardennes

23 820

Bas Rhin

24 386

Aude

25 347

Rhône

33 609

Seine et Oise

34 150

Pyrénées

34 435

Pas de Calais

38 772

Tableau 2 départements de plus de 20 000 étrangers

Dix départements ont plus de 20 000 étrangers. Bien que moins de départements que dans le tableau supra se trouvent dans la partie Est de notre pays, la tendance générale de proximité de nos frontières orientales ne se trouve que peu modifiée.

La présence des étrangers se présente comme décrits dans les deux tableaux suivants :

ETRANGERS EN FRANCE PAR NATIONALITES de 1851 à 19114

LA POPULATION ETRANGERE DEPUIS 1920 EN France

ANNEES

ITALIENS

BELGES

ESPAGNOLS

POLONAIS

TCHEQUE

1920

86 000

28 600

58 000

18 000

7 000

1921

11 800

26 600

28 700

11 500

Non renseigné

1922

57 000

24 800

46 000

37 000

8 600

1923

113 500

34 200

30 800

57 000

4 330

1924

99 000

39 700

31 000

41 000

10 340

1925

55 000

46 000

19 000

30 600

6 127

1926

38 000

41 000

9 700

53 300

4 694

1927

99 000

32 900

8 800

9 900

5 300

1928

18 000

33 900

13 000

24 600

2 548

1929

34 220

23 980

18 970

55 260

8 550

1930

58 400

23 830

22 170

54 900

1 920

1931

13 200

21 000

21 450

18 600

3 200

Tableau 3 Répartition des nationalités de 1920 à 1931

L’importance du nombre d’étrangers ressort bien de ce tableau. Observons toutefois la progression constante de presque toutes les nationalités, et le pourcentage assez faible par rapport à 2001 des étrangers en comparaison des nationaux. Bien entendu, tous ne sont pas des travailleurs, mais certainement une grande majorité.

Dans le tableau suivant, la colonne bleue représente l’industrie, la colonne rouge l’agriculture.5

Pour l’industrie, les années 1923 et 1924 connaissent le plus fort accroissement, et 1926 et 1927 la plus forte diminution, tandis que la tendance de l’agriculture reste plus stable. Ces chiffres reflètent bien pour l’industrie le mouvement général d’accroissement à la fin de la Grande Guerre, et la baisse générale au milieu des années vingt, mais les emplois dans l’agriculture restent constants.

ANNEES

INDUSTRIE

AGRICULTURE

1920

131 013

70 912

1921

25 998

55 822

1922

122 507

72 976

1923

194 905

77 071

1924

175 170

87 927

1925

104 477

71 784

1926

98 949

63 160

1927

18 778

45 547

1928

36 055

61 687

1929

110 871

68 450

1930

128 791

92 828

Tableau 4- Répartition entre Industrie et Agriculture

Dans le Comté de Nice rattaché à la France en 1860, il y avait moins de 2000 étrangers en 1851. Par contre, en 1926 la situation change fortement, notamment dans notre département. Cette année là, on y dénombre 149 285 étrangers.

Graphique 1- Étrangers en France

« Les crises économiques, ayant entraîné le chômage en France en 1921, et le ralentissement de l’activité en 1927 par suite de la stabilisation de la monnaie, sont nettement indiquées ici par la correspondance du volume de l’immigration. La crise de 1921 provoque une réduction de 50% du nombre des entrées. Le nombre des entrées d’Italiens a connu des oscillations particulièrement fortes. De 11 300 en 1923 ils n’étaient que de 9 000 en 1927.6 »

nicoise



LES MOTIVATIONS DES IMMIGRANTS

Le thème de cette recherche s’appuie essentiellement sur des documents se trouvant aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes, fond du Cabinet du Préfet, service des étrangers. Mais avant d’étudier les documents, essayons de découvrir qui est l’Etranger. Dans notre étude, c’est presque toujours un immigrant. Se pose alors la question de savoir pourquoi, à un moment donné, une personne se décide à quitter le pays de ses ancêtres, parfois sa famille, sa situation, pour affronter l’aventure, les incertitudes du lendemain.

Avant de devenir immigrant, il a été émigrant. C’est souvent sa volonté qui le fait agir, (mis à part les expulsés) et le décide à partir. Mais la plupart du temps, cette volonté est aiguillonnée par une nécessité impérative qui ne lui laisse que peu de choix. Cette exigence pressante lui est dictée par des nécessités économiques ou politiques dont il est la victime.

Un émigrant pour motif économique, sait ou espère que le pays d’accueil a besoin de lui et qu’il trouvera le travail que son pays d’origine ne lui procure pas.

C’est la motivation la plus courante, surtout de la part des Italiens : cet espoir est aussi fondé par la nouvelle réglementation française de 1919 qui instaure la semaine de 48 heures. Cette réglementation crée un appel de nouvelle main- d’œuvre. La saignée de la Grande Guerre amplifie cet appel.

L’attrait d’une nouvelle vie en France, moins éloignée géographiquement que l’Amérique, mais plus proche de culture, havre de liberté, auréolée du souvenir de la Révolution de 1789, séduisait une autre catégorie de candidats. De plus, l’entrée en France se faisait sans contrôle ni intervention administrative jusque dans le début des années vingt. Seuls, environ 25 000 Polonais et Italiens étaient recrutés méthodiquement, mais uniquement pour l’agriculture et l’industrie de l’Est de la France. Mais, une fois cette facilité réduite, il restait encore dans une population candidate à l’émigration non avertie, une impression de libéralisme à la française moins conforme à la réalité.7

« L’Italie a développé la première une politique rationnelle de son émigration par sa valorisation. Elle multiplie services et organisations chargés de l ‘émigration par la création d’un Commissariat Général de l’émigration à Rome. Cet organisme avait un budget en 1923 d’un demi milliard de Lires. Il cherche à projeter son autorité sur ses ressortissants à l’étranger pour empêcher leur assimilation, par l’action diplomatique de ses consulats.8 ».

Après 1918, l’Italie considérera l’émigration comme un exutoire nécessaire, une contribution à l’enrichissement du pays par l’épargne des ses émigrants. Le 30 septembre 1919, une convention sur l’immigration est signée entre la France et l’Italie.

A cela s’ajoutent les motivations politiques. L’instauration progressive d’un système dictatorial en Italie provoque, comme dans toutes les dictatures, la création d’une police politique. Changement complet en 1927, Mussolini condamne le principe même de l’immigration, mais ne peut l’empêcher. Il prend des mesures restrictives.

La police est chargée de traquer tous les opposants, de conformer les pensées individuelles au même niveau que la pensée officielle. La liberté d’expression est supprimée. Les prisons se remplissent, et la torture sévit ; des personnalités en vue « disparaissent ». Une psychose de peur incite au départ. Les Italiens viennent se réfugier en France pour solliciter l’asile politique.

La révolution Russe de 1917 a suscité une deuxième catégorie d’arrivants. Il ne s’agit pas ici de chômeurs dans leur pays. La catégorie sociale d’origine est noble, bourgeoise, ou se compose d’opposants politiques au nouveau régime. La paix de Brest-Litovsk créa une situation toute nouvelle. Les bolcheviques prennent le pouvoir. Ceux-ci, les premiers en Europe, inaugurent après la guerre civile un cortège effroyable de massacres, de famines, d épidémies ainsi que les premiers camps de concentration sur notre continent. Plus d’un million et demi de Russes, fuyant la révolution, se réfugient à l’étranger pour la plupart en Europe Occidentale.

Un nombre significatif d’entre eux connaissaient déjà la Côte d’Azur pour y avoir séjourné avant la guerre, et c’est tout naturellement qu’ils y reviennent. En 1926, plus de 3 000 Russes se sont fixés dans l’ensemble de notre département.

L’étude porte sur 1904 fiches de Russes arrivés avant 1933. Ceux arrivés après cette date ne correspondent pas intégralement à cette description. Ils feront partie de l’étude spécifique sur les Juifs de toutes nationalités. Les motivations des Juifs en général et leurs destins sont très différents des immigrants économiques ou politiques. Un chapitre distinct de cette recherche leur est consacré.

Pour leur part, les Arméniens appartiennent à une catégorie d’expatriés différente. Une première série de persécutions a lieu entre 1896 et 18989, une deuxième, beaucoup plus importante, par le génocide de 191710, conséquences de la guerre entre la Russie et la Turquie, en 1922 ; une troisième vague de massacres provoque la mort de 20 000 personnes. L’étude porte sur 560 fiches.

Un grand nombre de ces personnes venues en France a trouvé refuge à Nice. Nous nous sommes interrogés afin de savoir pour quelles raisons certains ont choisi cette ville.11 Nous ne trouvons pas de réponse définitive, mais supposons une attirance vers les Russes et l’orthodoxie russe très présente à Nice. En effet, la Russie se posa au début du XIXe siècle en protecteur des Arméniens et rencontra beaucoup de sympathies parmi les populations arméniennes habitant en Perse ou en Turquie. Par ailleurs, la fuite des Arméniens de Turquie eut lieu par la mer. Marseille et Nice furent des ports d’accueil relativement aisés. Les réfugiés russes et arméniens arrivent en France, grosso modo, aux mêmes époques.

La recherche sur les Arméniens, nous permet de connaître de la même manière les dates de leur arrivée à Nice, leurs lieux de naissance, et souvent leur profession. Si leur naturalisation éventuelle est indiquée, nous la signalerons quantitativement.

Les Suisses constituent une quatrième catégorie d’étrangers étudiés. Le nombre de fiches de personnes de nationalité suisse est de 1253. Ce ne sont pas des réfugiés, ils ne sont pas venus pour des raisons de survie économique ou politique, bien que ce pays ait connu un accroissement de son chômage après la première Guerre Mondiale, pendant laquelle l’émigration fut impossible (41176 chômeurs, chiffre auquel il faut ajouter 76116 chômeurs partiels). Ces ouvriers surqualifiés (570 catégories de spécialistes) trouvaient plus facilement à s’employer en dehors de leur pays. Leur présence à Nice s’explique par une préférence personnelle et des avantages pécuniaires. La douceur de vie, une langue commune peut aussi les avoir attirés.

En 1926, on recense entre 5000 et 10000 Suisses dans l’ensemble du département, travaillant surtout dans l’hôtellerie, la domesticité, et l’agriculture. Par ailleurs, l’énorme prime accordée par le change de la monnaie suisse permit un développement rapide d’achats fonciers à partir de 1921.

En Allemagne, la prise du pouvoir par les Nazis, en 1933, crée de nouveaux problèmes qui suscitent de nombreux émigrants d’un tout autre genre : les Juifs. Ce ne sont pas des immigrants, mais d’abord des réfugiés, puis des exilés, ensuite des persécutés. Ceux-ci ne sont pas venus pour des motifs économiques, car la plupart avaient des situations bien établies avant l’avènement du nouveau régime. Ils ne fuient pas des massacres passés comme les Arméniens.

Derniers arrivés en France, après la crise de Munich, ils sont plus souvent considérés comme ennemis que comme émigrants. De plus, la crise économique sévissant en France à cette époque, ils ont aux yeux de certains, le sextuple inconvénient de faire concurrence aux Français sur le marché du travail, d’être des étrangers, venant d’un pays « ennemi héréditaire » ne pas être chrétiens, et de parler allemand. En outre, ayant perdu leur nationalité allemande ou autrichienne du fait des dispositions du Reich, ils sont apatride12, avec tout l’environnement psychologique péjoratif que cela comporte aux yeux d’une population non avertie. De ce fait, ils ont perdu la protection que devrait apporter un Etat à ses citoyens.

D’ailleurs, les autorités françaises, dès la déclaration de guerre, internent ceux qui viennent d’Allemagne. De plus, l’antisémitisme franchement affiché dans divers milieux favorise un sentiment général d’exclusion.

La communauté juive française est divisée à leur égard. Il y a certes une entre aide pour les plus nécessiteux qui ont quitté leur pays sans moyens d’existence mais ils sont aussi considérés comme gênants, accusés d’alimenter l’ambiance générale de refus des étrangers et des Juifs.

Le nombre de fiches étudiées est de 5541 fiches ; nous reviendrons plus tard sur ce chiffre.

Les émigrants Russes et Arméniens, depuis un certain temps déjà en France ont pu s’intégrer. On ne trouve pas trace d’un rejet général dans l’opinion à leur égard. La plupart ont fait le deuil d’un retour dans leur pays d’origine.

Les Italiens subissent un certain dédain. On se moque d’eux, on ne les prend pas au sérieux, ils sont au mieux tolérés, car ils accomplissaient souvent des travaux refusés par les Français. Eux aussi ont perdu l’espoir d’un retour au pays natal, à l’exception de ceux qui militent au sein de groupements fascisants locaux.

Quant aux Suisses, ils vivent sous la bannière protectrice du bon renom de leur pays.

Nous reviendrons dans une partie séparée sur l’émigration juive.


LA PROBLÉMATIQUE DE CETTE RECHERCHE


Lorsque nous avons décidé d’entreprendre une recherche sur les étrangers dans les Alpes-Maritimes par l’étude des documents de la Préfecture de ce département, nous nous sommes rendu compte que peu de travaux spécifiques avaient été entrepris dans ce domaine.

Bien sûr, beaucoup d’ouvrages ont été publiés par des historiens sur le sujet de l’immigration sur le plan national en général, avec des données précises dans chaque domaine. Mais nous n’avons rien trouvé de particulier dans le domaine qui nous intéresse pour les années antérieures à 1944 concernant Nice, fondé sur des informations individuelles et officielles.

Nous avons pensé qu’il était intéressant de rechercher les causes et effets de la présence du nombre important d’arrivants dans cette région de tourisme habituée aux voyageurs étrangers, mais qui n’étaient pas des touristes traditionnels.

En fait, la particularité de cette démarche est que, au début, il ne nous a pas été possible de savoir exactement ce que nous recherchions. Nous étions sensibles au sort des étrangers, étant nous même d’origine étrangère, et nous voulions en savoir davantage, peut-être confronter, vérifier nos souvenirs, et comparer notre propre sort à celui d’autres. C’était notre seule problématique appelée la problématique N° 1 « de débroussaillage / dégrossissement », d’après Michel Beaud.13

C’est au cours de nos investigations presque quotidiennes pendant trois ans aux Archives départementales des Alpes-Maritimes que nous avons pu commencer à nous poser des questions sur telle ou telle impression que nous avions. Ce n’était qu’à la fin de la lecture du dernier document recueilli que nous avons pu mettre cette quantité importante de renseignements les plus divers dans un certain ordre et tenter de vérifier si nos impressions, préjugés ou pressentiments étaient fondés.

Nous n’étions pas encore au bout de nos peines pour entrevoir la rédaction d’une problématique définitive.

D’une part, nous nous sommes rendus compte que le titre, et non le thème de nos recherches était trop ambitieux. Initialement, nous voulions étudier l’ensemble de tous les documents disponibles aux Archives Départementales, mais devant la masse des documents trouvés aux Archives Départementales, en prenant en compte la limite administrative de temps imposée pour la présentation de ce travail, il a fallu se rendre à l’évidence : il n’était pas possible de voir et de traiter de tous les documents disponibles. C’est la raison pour laquelle nous avions l’intention de changer le premier titre, mais il a été finalement retenu.

D’autre part, il a fallu tout terminer, tout rédiger pour nous faire une opinion plus précise sur les différentes formes d’une émigration qui, en fait, a un aspect triple.

Si pour les autochtones, le résultat de cette immigration est le même, c’est-à-dire l’arrivée de nouveaux étrangers, les motivations des allogènes pour s’installer à Nice sont diverses.

Le sujet même n’est pas singulier mais pluriel : « LES ETRANGERS ». Si la qualité d’étranger est connue dès leur entrée en France, la diversité d’origines tant géographique, que sociale, religieuse ou politique, fait que l‘on ne peut parler d’une, mais d’autant de problématiques qu’il y a de diversités d’étrangers. La question centrale est : qui sont ces étrangers ? D’où viennent-ils, pourquoi viennent-ils, que deviennent-ils ? C’est ce que Michel Beaud appelle « une nouvelle version » 14 qui, constitue la problématique N° II.

Une des particularités des immigrants de cette époque est que la première vague, surtout italienne au début des années vingt, a émigré sans aucune incitation d’un pouvoir politique mais surtout pour des motivations économiques, les employeurs français avaient besoin d’eux. La deuxième vague importante fut alimentée par les Arméniens et les Russes fuyant des persécutions éthiques ou politiques. Cette immigration fut accueillie favorablement à son début, mais constitue finalement une minorité .retenue15 Les immigrés arrivés après 1933, sont au contraire souvent accueillis avec une réticence plus marquée.

Globalement, nous rechercherons d’abord l’origine de ces immigrants, leurs dates d’arrivée en France, nous tenterons de connaître leurs activités, leurs âges, leurs motivations, et si possible leur devenir. L’illustration par des graphiques distincts pour chaque origine nous amènera peut-être à découvrir de nouveaux aspects de cette migration humaine.

Ensuite, nous étudierons cette immigration plus particulièrement par vagues d’arrivées.

Les Italiens forment par la continuité de leurs migrations le plus grand nombre étudié. Quelles étaient leurs professions, leurs arrivées coïncidaient-elles avec les événements européens de cette époque, quelles étaient leurs origines sociales et géographiques, les motivations et professions des Italiens du Nord étaient-il les mêmes que celles venant du Sud, se fondaient-ils dans la population locale, et quelle est leur situation 50 ans après leur arrivée ? Puis, par ordre d’arrivée, les Arméniens, les Russes et les Suisses pour qui les mêmes questions se posent, mais avec des mobiles très différentes.

Le cas des Italiens est traité dans le premier chapitre pour les raisons que nous venons d’évoquer. Le deuxième chapitre regroupera tous les autres étrangers, à l’exception des Juifs en tant que tels. On peut trouver ceux-ci aussi bien dans le chapitre « étrangers » que dans la troisième partie consacrée à leur destin. Nous avons groupe, à l’intérieur de ce domaine, d’abord les étrangers dont les motifs d’émigrations n’ont pas de rapport avec la Deuxième Guerre Mondiale. Ce sont les Suisses, les Arméniens, Turcs et les Russes. Nous chercherons à expliquer les origines des raisons particulières qui les ont incité à venir en France, et comme pour les Italiens, les dates et âges à leur arrivée, professions et devenir.

Nous grouperons ensuite l’étude des immigrants ayant un rapport direct avec la deuxième guerre et ses prémices : Hollandais, Belges, Espagnols, et Anglais en partie, pour détecter leurs points communs et leurs différences.

Un troisième chapitre sera consacré aux Juifs allemands, polonais, hongrois, autrichiens, réfugiés de Belgique et de Hollande, et les apatrides. Cette catégorie d’étrangers ne peut être étudiée comme les précédentes sous l’aspect de la nationalité, mais sur celui de la judéité. C’est elle qui est la raison de leurs départs de leurs pays d’origine. Nous nous pencherons particulièrement sur leurs cas, leurs différences. Ce chapitre qui constitue une partie importante de cette recherche.

En effet, la grande masse de documents provenant de la Préfecture, non encore totalement exploités nous permettra peut-être de déterminer un point qui nous tient particulièrement à cœur : comparer le nombre de Juifs présents à Nice pendant la guerre avec le nombre de déportés non revenus des camps. En effet, d’après nos lectures16 sur ce sujet, il semblerait, mais ce n’est pas encore démontré, que le pourcentage de Juifs arrêtés dans notre région pourrait être inférieur au pourcentage global français, et surtout être très différent de celui d’autres pays. La réponse à cette question permettra d’avoir une opinion plus précise sur le comportement de la population et de l’administration locale vis-à-vis des juifs pendant l’époque vichyssoise.

Mais, tout d’abord, nous avons établi un graphique global illustrant l’immigration à Nice, pour l’ensemble des nationalités, et pour toute la période étudiée de 1860 à 1944. Nous représenterons ensuite sous forme de graphiques successifs les différentes époques et catégories d’émigrants.

Les époques commentées sont choisies en fonction des flux des populations et non par décades calendaires.



METHODOLOGIE

Description détaillée des documents de la Préfecture
servant de base à notre étude

La nouveauté de cette étude est l’exploitation par l’informatique du fichier individuel des étrangers de la Préfecture des Alpes-Maritimes. Nous avons procédé de manière exhaustive et non par sondages. Nous donnons infra la description de la conception de la base de notre recherche.

Aucune recherche n’a été effectuée par ce moyen sur les mariages des étrangers (entre 1937 et 1944), ainsi que sur tous les documents, tels que rapports, listes, jugements correctionnels, assignations à résidence etc. concernant les réfugiés juifs.

Nous nous proposons dans un premier temps de nous consacrer à l’étude des immigrants Italiens, les plus nombreux. Leur nombre classé par lieu de naissance en Italie est de 24 164 et, par nationalité, de 27 20117.En effet, tous les Italiens ne sont pas nés en Italie, et tous ceux nés en Italie ne sont pas de nationalité italienne.

Les indications de tous les lieux de naissance, toutes les professions, lieux de naissance, toutes les dates de première arrivée en France, nous permettent de situer ensuite les zones d’origine d’émigration de manière chiffrée (sauf les clandestins)18. Nous pourrons établir des comparaisons entre ces différentes zones quant aux particularités professionnelles de chaque région par rapport aux autres régions et par rapport à l’ensemble de ces migrants. Les catégories de secteur d’économie seront déterminées.

Les dates de première arrivée en France nous donneront des indications précises sur l’importance des flux migratoires à un moment donné.

Les mariages entre étrangers constitueront le deuxième thème. Bien que les époques étudiées ne coïncident exactement, nous tenterons de rechercher si ces mariages sont endo ou exogènes. De même, cela sera l’occasion de mesurer si un progrès professionnel a eu lieu. Les réfugiés de nationalité russe seront étudiés sur les mêmes bases : leur nombre, date de première arrivée en France, profession, lieux de naissance. Nous traiterons à part le cas de ceux arrivés en France après 1933, comme nous l’avons déjà indiqué.

Enfin, l’étude du fichier sera faite sur l’émigration des Suisses, et nous nous proposerons de rechercher leurs origines et dates d’arrivée en France. L’indication de leurs professions sera précieuse pour nous permettre d’apprécier leurs motivations d’émigration, celles-ci ne pouvant être ni politiques, ni économiques.

Nous tenterons aussi de comprendre les attitudes ou mentalités des fonctionnaires de cette époque à travers la manière dont les fiches ont été réalisées.

La recherche a été effectuée sur le fichier de la Préfecture de Police des Alpes-Maritimes qui se trouve aux Archives Départementales sous la référence générale 475 W de 1 à 238. Chaque carton contient environ 220 fiches, classées par ordre alphabétique.

Nous avons pris en compte toutes les fiches de l’époque étudiée. Toutefois, nous avons limité la prise en charge au 25 août 1944, date de la libération de Nice, mais notons que ces fiches ont été utilisées par la Police jusqu’au 20 septembre 1980, date extrême constatée. Ces cartes ayant été employées de 1927 à 1980, il en résulte que nous ne savons pas à quelle date telle ou telle inscription a été matérialisée. Au fur et à mesure des faits nouveaux, les fonctionnaires ont ajouté une nouvelle information ou rayé une ancienne. Cette remarque explique pour quelle raison nous avons pu identifier les juifs, le tampon J n’ayant été apposé qu’à partir de l’instauration du régime de Vichy.

Il en résulte 47 863 fiches établies avec chacune 19 renseignements à compléter, soit 909 397 données à introduire. Certains renseignements ne sont pas exploitables, mais inclus dans ce dernier chiffre, nous allons en expliquer la raison.

Les renseignements sont établis sur des fiches cartonnées de 20X8 cm de diverses couleurs et références. Il ne semble pas que les couleurs des fiches aient été choisies en fonction des origines, nationalités ou religions. On trouvera en annexe page 3 du Tome 1 une nomenclature des références des imprimeurs en fonction des dates d’impression, et plusieurs modèles de fiches

Les difficultés ont été de deux ordres :

Toutes les fiches sont manuscrites, souvent peu lisibles, surchargées ou grattées. Il peut en résulter certaines erreurs de compréhension, portant essentiellement sur le lieu de naissance. Les dates sont presque toujours précises. Collationner un nombre si important de données a été fastidieux et a duré près de 3 ans.

Bien que toutes les données aient été enregistrées sur ordinateur, seules les nombres seront exploités. Mais il sera toujours possible de localiser facilement chaque fiche, soit par le nom, le nom patronymique, soit par la date de naissance. Chaque donnée est une entrée possible.

Le programme informatique utilisé est ACCES 2000.

Chaque fiche comporte, dans l’ordre, le nom patronymique, nom de jeune fille, prénom, date de naissance, ville de naissance, pays de naissance, profession, nationalité, lieu de résidence, nombre d’enfants, le montant de la taxe, la date du premier séjour en France, la date de l’établissement de la fiche a Nice, la présence ou non du tampon J, d’une croix, de l’autorisation de d’accomplir un travail salarié, la cote d’archives, l’année de naturalisation, et une case d’observations. A la suite d’une omission, nous n’avons pas enregistré les sexes.

Voici un exemple de fiches d’une même famille, l’écriture est différente pour chaque document, dates d’autorisations de séjour différentes.19 On voit bien le grattage du J en haut à droite pour les fiches de Joseph et Jeanne Kleinmann.



Document 1 Fiche de Préfecture recto

Les enfants ne figurent sur les fiches des parents qu’à partir de 15 ans révolus. Avant cet âge, ils figurent sur la carte de chacun des deux parents. A la page suivante, nous reproduisons le recto de ces cartes, on peut constater que les dates d’inscription des parents sont différentes de celle du fils ; les parents sont inscrits le 4 octobre 1941, Jean le 3 novembre 1941, c’est à dire après son quinzième anniversaire.

Document 2 Fiche de la Préfecture, verso

Le NOM patronymique et le nom de jeune fille n’appellent pas d’observations particulières, sous réserve de leur bonne lisibilité.

Le PRENOM : Seul le premier prénom a été enregistré, il en est de même pour les prénoms composés.

DATE DE NAISSANCE : Il arrive, le plus souvent en Turquie, Pologne, ou en Russie, que seule figure l’année de naissance. En effet, avant 1914, dans ces pays, seule l’autorité religieuse tenait un registre des naissances. Il en résulte que les « infidèles » ou les juifs n’étaient pas mentionnés sur ces registres, et les intéressés n’étaient pas en mesure d’indiquer leur date de naissance complète ; même l’année de naissance pouvait être approximative. Les impératifs de l’informatique exigent la mention de 8 chiffres et deux espaces, ex : 21/12/1880. Pour satisfaire à cette nécessité, nous avons mentionné par ex. 01/01/ puis l’année de naissance, ex 01 /01/1880. Il en résulte que ce genre d’indication peut ne pas être la réalité.



VILLE DE NAISSANCE

Pas d’observations particulières, sauf parfois des difficultés de lecture.



PAYS DE NAISSANCE : Plusieurs cas peuvent se présenter :

  1. le lieu a changé de nationalité. Exemple Strasbourg pour les personnes nées avant 1918.

  2. Les naissances ont pu avoir lieu dans différentes localités de Pologne, d’Alsace, de Moselle, Yougoslavie, îles grecques.

Nous avons indiqué la situation géopolitique actuelle.



PROFESSION

Ici aussi, plusieurs cas peuvent se présenter :

La personne a exercé plusieurs professions, nous avons indiqué alors celle qui devrait présenter la qualification la plus haute. Ex. sans profession, puis bonne, journalier puis serrurier, etc. Dans quelques cas, notre choix a du être arbitraire.

La profession est presque toujours indiquée pour les ressortissants italiens, quelle que soit la date de leur arrivée en France. Il en est quelquefois de même pour les autres nationalités, si leur entrée en France se situe avant 1930.

Après ces dates, il est souvent indiqué « sans profession », car ces immigrants n’obtenaient que rarement l’autorisation de travailler. La mention interdisant toute activité salariale figure toujours pour les exilés après 1938.

Pour des raisons d’efficacité statistique, nous avons été dans l’obligation de réunir différentes dénominations de profession en une seule :

Ont été réunis sous la dénomination

Agricole :

« Métayer, fermier, propriétaire agricole, cultivateur, cultivatrice ».

Ménagère « sans profession »

Hôtellerie « femme de chambre, valet de chambre, employé d’hôtel, maître d’hôtel, chasseur, valet personnel, concierge d’hôtel »,

Journalier(e) « manœuvre, homme de peine, travailleur, manutentionnaire, porteur, porteuse ».

 Bâtiment « maçon, terrassier, cimentier »

 Bonne « femme de ménage, domestique, servante, bonne d’enfant, nurse »

Voyageur de commerce « VRP »

Une classification groupée en 13 catégories de professions est établie lors de l’étude détaillée.

NATIONALITE

Nationalité Autrichienne : lorsqu’il est indiqué « ex-autrichien » nous avons gardé la nationalité autrichienne.

Lorsque nous trouvons la mention « Sans, ou ex- Allemand ». Il s’agit de juifs ayant perdu leur nationalité allemande après 1937 mais nous avons conservé la nationalité allemande

Turquie. En principe, les personnes nées en Turquie sont de nationalité turque, sauf les enfants nés dans ce pays de parents d’une autre nationalité. Une exception notable, les Arméniens qui indiquent sur leur fiche la nationalité arménienne. Celle-ci n’existe pas juridiquement à l’époque. Nous avons retenu la nationalité arménienne, ce qui va nous permettre une identification de leur l’origine ethnique.

D’une façon générale, sauf exception chaque fois expliquée, en cas de changement de dénomination de nationalité à la suite d’une nouvelle souveraineté, nous avons indiqué la nationalité actuelle.

RESIDENCE

Seules, les personnes habitant à Nice ou Villefranche sur Mer figurent dans ce fichier.

NOMBRE D’ENFANTS

Leur nombre est indiqué, mais ce renseignement n’apporte aucune fiabilité.

En effet, les enfants en dessous de 15 ans sont mentionnés et sur la fiche du père, et celle de la mère, mais, compte tenu des homonymes, il arrive que nous ne puissions déterminer le couple dont est issu l’enfant. De plus, lorsqu’il atteint l’âge de 15 ans, il a sa propre fiche. Il en résulte que le même enfant peut être indiqué jusqu’à 3 fois. De plus, nous avons observé que ces mentions sont inscrites pour plusieurs enfants avec la même écriture du fonctionnaire, ce qui nous incite à penser que la mise à jour, n’a pas eu lieu au fur et à mesures des naissances. Cette source n’est donc pas exploitable statistiquement (voir document supra).

TAXE

Sauf exceptions dont nous parlerons plus loin, tous les étrangers doivent acquitter une taxe. Elle varie selon la nationalité et la date d‘arrivée en France de 18 à 560 F. Nous avons pris en compte le montant le plus élevé, car cette taxe est à régler chaque fois que le permis de séjour est à renouveler. Or, nous ignorons les dates et montants de ces transactions.

Les étrangers volontaires dans l’armée en 1938 et 1939 et leur ayants droit sont exonérés du paiement, très souvent les Espagnols, ainsi que certaines personnes, la plupart italiennes ou russes qualifiées ‘’d’indigentes’’. L’étranger a donc toujours payé au minimum la somme indiquée sur la fiche. En cas de retard de paiement de cette taxe, une pénalité a été perçue dont le ou les montants sont indiqués.

Le montant de la taxe est moindre si l’enfant est français, et pour les possesseurs d’un passeport Nansen20. Pas de taxe pour les touristes, les engagés volontaires ou mobilisés. Ces mentions ne sont donc pas exploitables statistiquement.

Les numéros par série de 3 chiffres en haut à droite ou gauche sont des indications comptables, presque toujours apposées par une écriture différente de celle qui a établi la fiche initiale.

PREMIER SEJOUR EN FRANCE.

La première date indiquée est 1860, mais ce fichier n’a été établi qu’à partir du 1ier janvier 1927. Nous supposons que l’autorité préfectorale a repris un ancien fichier. A l ‘appui de cette hypothèse, nous constatons l’indication de dates précises de première arrivée en France antérieur à 1927. Or, la police ne s’est certainement pas contentée des déclarations verbales des immigrants situant leur date d’entrée en France. De plus, nous constatons aussi un nombre d’inscrits important à la date du 31 décembre 1926, ce qui fait supposer une inscription globale du reliquat d’un ancien fichier. Nous avons décidé de prendre en considération les dates indiquées sur les fiches pour établir nos statistiques de première arrivée en France.

DATE D’ETABLISSEMENT

La date d’établissement de premier séjour en France, est celle de l’établissement de la fiche au commissariat de Police. Pour faire leur déclaration, les étrangers ne se sont pas rendus à la Préfecture, mais à la Police de leur quartier. Chaque carte est signée par le déclarant. Mais nous avons observé un certain décalage entre les dates réelles d’arrivée à Nice et les déclarations à la Police, qui ne coïncident pas toujours.

Ainsi, nous avons étudié deux villes en particulier, Mondovi et Trieste, pour vérifier la fiabilité des dates. Nous n’avons constaté aucune corrélation entre les dates de première arrivée et celles de l’inscription à la Police. Ainsi, pour Mondovi, on constate 186 premières arrivées avant 1926 et 96 après cette date, et d’après l’inscription à la Police des étrangers, 282 arrivés après 1926. Le total des deux chiffres est le même pour l’une ou l’autre référence. Il en est ainsi pour Trieste : 11 arrivées avant 1926, 38 après cette date. D’après les dates du fichier de police, 49 arrivées après 1926.

Comment interpréter ce décalage ?

C’est à dessein que nous avons choisi Mondovi et Trieste. En effet, Mondovi est proche de notre frontière, Trieste à l’opposé. Nous voulions ainsi vérifier s’il s’agit de migrations saisonnières, en supposant que pour la première ville, elle fut plus aisée que pour la seconde, compte tenu de son éloignement. 

Il est risqué d’être affirmatif. Peut-être s’agit–il de travailleurs saisonniers non soumis avant 1927, aux formalités administratives, mais le cas de Trieste infirme cette hypothèse car la ville est trop éloignée.

Peut-être la rigueur administrative ne s’exerçait-elle pas comme aujourd’hui ?

Peut-être existait-il un autre fichier dont nous n’avons pas eu connaissance ?



Notre arrivée à Nice date de l’été 1940 (preuve une attestation du service des réfugiés de la Mairie de Nice datée du 11 août 1940). Or, l’inscription sur notre fiche personnelle de la Préfecture des Alpes-Maritimes date du 4 octobre 1941.

Les fiches ont été très probablement acheminées à la Préfecture pour mise à jour au fur et à mesure des inscriptions ultérieures.

Il arrive qu’une fiche ne porte aucune date d’établissement ; dans ce cas, nous avons indiqué une date, la plus ancienne, figurant sur le carton. Après 1940, certaines fiches sont établies le 11 novembre, démontrant que ce jour n’était plus chômé à cette époque.



TAMPON.

Cette mention sur les données enregistrées indique la présence soit de l’apposition d’un J, soit la mention JUIF par un tampon humide. Il arrive aussi que cette mention soit manuscrite, voire répétée plusieurs fois au recto et au verso.

Souvent, ces indications ont été grattées, mais restent bien visibles et indiscutables. Il ne nous est pas possible de déterminer à quelle date cette opération de grattage a eu lieu. On peut supposer aussi bien qu’elle a été réalisée en septembre 1943 au moment de l’arrivée des Allemands à Nice, et ceci pour protéger les juifs, mais nous sommes sceptiques quant à cette explication, car les traces sont très visibles. Nous pensons plutôt qu’elles ont été grattées après de la Libération pour effacer la trace de cette ignominie, et faire disparaître toute discrimination illégale.

Dans le chapitre destiné plus particulièrement aux Juifs, nous reviendrons sur la question des fiches, en comparant les observations de René Rémond21 avec les nôtres.

On observe que certains réfugiés avec des noms ou prénoms manifestement juifs, (Moïse, Jankel, Leib etc.) ne portent pas la mention J. Nous en ignorons la raison, nous pouvons admettre que des Israélites étrangers ne se sont pas déclarés à la Police, ce qui présuppose que ces fiches ne sont pas des fiches d’identité mais proviennent d’autres renseignements. Cette absence de J dans ces cas peut aussi incliner à penser à une mansuétude des fonctionnaires de Police.

Par ailleurs, on constate quelquefois la présence de la mention Juif apposée après la libération.22 Est-ce par excès de zèle ou par habitude ?

CROIX

Une ou plusieurs croix, de différentes couleurs, et à différents endroits sont apposées sur certaines fiches, aussi bien au recto qu’au verso. Il nous a été impossible de comprendre la justification de ces croix, mais nous avons décidé de les mentionner chaque fois, dans l’hypothèse où ultérieurement cette indication pourrait être expliquée mais il est déjà établi que ces croix n’ont pas de rapport avec la persécution des juifs ; en effet, elles ont aussi été apposées après 1944, et certaines cartes de religieuses portent cette mention.

ACTIVITE AUTORISEE

Il s’agit de l’autorisation de travail salarié. Nous avons coché cette case chaque fois que la mention « l’intéressé ne peut occuper un emploi salarié » est apposée sur la fiche. Ici, nous devons formuler plusieurs observations.

La mention figure parfois en 1932, jamais avant, plus souvent dans les années suivantes, presque toujours après 1935 pour toutes les nationalités, mais avec des exceptions notables pour les Italiens. C’est l’application de la loi du 11 août 1932.23

Après 1940, l’apposition de ce tampon est irrégulière, ce qui ne signifie pas obligatoirement que les étrangers ait eu le droit de travailler. Des exceptions sont constatées pour les catégories « travailleur industriel ou agricole ». De toute façon, les juifs n’avaient pas le droit au travail selon le statut vichyssois. De plus, comme il est indiqué supra, ils étaient toujours considérés comme « sans profession ».

A notre avis, cette indication n’est pas exploitable statistiquement, car il est peu vraisemblable que l’interdiction de travailler pour les étrangers ait été levée.

REFERENCE ARCHIVES

La mention 475 W, de 1 à 238, indique le numéro du carton dans lequel se trouve la fiche de la personne.

NATURALISATION

Lorsque cette mention figure, elle est indiquée soit par l’année de naturalisation, soit par le chiffre 1 si seule l’indication « NATURALISE » figure. Comme nous ne sommes pas sûrs que les fonctionnaires de Police aient toujours eu l’information de cette naturalisation, nous n’en avons pas tenu compte statistiquement.

OBSERVATIONS

Cette rubrique nous a permis de localiser des informations non quantifiables mais exploitables au cas par cas.

Exemples. Entré en France par mer le…… à……….

Engagé comme légionnaire

Assigné à résidence à ……….

Vient de MEGEVE le…….

Soumis à la Loi du 3/12/1848

Remarque :

Il résulte quelquefois des insuffisances de renseignements recueillis sur les fiches de Police des incompatibilités entre certains chiffres retenus pour l’établissement des statistiques. Ceci est expliqué par le fait que certaines rubriques des fiches ne sont pas remplies, d’où des discordances des bases des graphiques et des états.



1Romain H. RAINERO, Les Piémontais en Provence, Serre, Nice, page 12

2Pierre MILZA, Voyage en Ritalie, Payot 1993, page 73

3Marcel PAON, Immigration en France, Payot, 1926, page 216

4M. MAUCO, Les Etrangers en France, Colin, Paris, 1932, page 54

5G.MAUCO, Op. cité, pages 12 et 122

6G.MAUCO, Op. cité, page 143

7Après la promulgation de la loi du 10 août 1927 sur les naturalisations, le discours xénophobe se radicalise ; le journal « La vie médicale » entretient un climat de haine en recensant en 1928 les noms des étudiants en médecine et des médecins fraîchement naturalisés. La loi Armbruster du 21 avril 1933 supprime l’équivalence des diplômes étrangers. La loi du 19 juillet 1933 instaure un délai de 10 ans de naturalisation pour exercer la profession d’avocat.

8G.MAUCO, Op. cité, page 408

9Massacres sous Habdul Hamid, 300.000 victimes à Zeitoun, Ezeroum, Van, Bitlis.

10Du 24avril 1915 à 1917, juin-juillet 1916 Charnier de Deïr-es-Zor, désert de Syrie.

11M. ROSSI, La communauté arménienne dans la période de l’entre deux guerres, B.U Nice réf.1886, MM114

12ELIE WIESEL, Tous les fleuves vont à la mer, Seuil, 1994, page 173 : « En Europe, tous les fonctionnaires se ressemblent, mais les Français sont les pires ; ils détestent les étrangers qu’ils soient réfugiés, apatrides ou sans ressources (…) on me scrute avec méfiance et une hostilité blessante. On me traite en intrus, en indésirable. Anxieux, je passe des heures à faire la queue devant les guichets(…) de quoi je vis, ce que je compte faire, pourquoi je souhaite tant venir dans cette douce France »(…) Bien que cette appréciation concerne l’après-guerre, la description reste juste pour l’avant-guerre.

13Michel BEAUD, Art de la Thèse, La Découverte, Paris, 2001, page 38

14Op. cité, page 38

15

16Les ouvrages sont cités dans le 3ième chapitre.

17A.RUGGIERO in Recherches Régionales 3ième trimestre 1995, pages 303 et suivantes

18S.TOMBACCINI VILLEFRANQUE, Cahiers de la Méditéranée N° 58,

19ADAM 475 W 55

20Document d’identification établi pour les réfugiés, d’abord russes, puis pour d’autres catégories.

21René REMOND, Le Fichier Juif, Plon, 1996, 233 pages

22Fiches Grosser Halporn, réf 100, Grossbard Chaim, réf.100, Beilis Herta, réf 17) ou la mention : religion catholique

23Ralph SCHOR, Histoire de l’Immigration en France, Colin 1996, page 126, Institution de quotas pour les étrangers dans certaines activités.