L'Immigration Italienne, Russe et Arménienne, L'Exode des réfugiés de Hollande, de Belgique et des Pays Balkaniques entre 1920 et 1944 dans les Alpes-Maritimes

CHAPITRE II

L’ÉLARGISSEMENT DE L’IMMIGRATION



INTRODUCTION

Nous allons rechercher si des points communs ou différents caractérisent les nationalités étudiées. La diversité des origines géographiques, ethniques, culturelles et économiques et les raisons de leur venue en France sont frappantes et oblige à une catégorisation de cette présentation.

Russes et Arméniens ont trouvé refuge en France, les uns pour des motifs politiques, les autres pour sauver leur vie. Ils n’ont pas la même culture, la même histoire, bien que chrétiens tous deux, ils ont des églises et des rites en partie différentes. Les uns sont orthodoxes, d’autres sont uniates94, une troisième communauté appartient à l’Eglise arménienne.

Ces deux groupes nationaux ont en commun l’exil imposé, presque au même moment, par les conséquences d’un même événement : la première Guerre Mondiale a provoqué l’effondrement du régime impérial en Russie, la révolution russe et l’effondrement de l’Empire ottoman. Après l’avènement du régime bolchevique, la classe dirigeante et bourgeoise a dû fuir et choisir l’exil.

La guerre entre la Russie et l’empire ottoman, allié aux forces de l’Europe centrale, a ravivé des haines anciennes entre Turcs et Arméniens de religion différente. Les derniers sont soupçonnés de traîtrise envers la Turquie. Eux aussi ont du fuir, mais pour des raisons différentes.

Pour l’étude des nationalités, nous avons sérié ce chapitre de la façon suivante :

Émigrants n’ayant pas de rapport avec les événements de la Deuxième Guerre Mondiale,

Émigrants, d’abord économique puis politique provenant principalement des pays balkaniques,

Émigrants subissant les conséquences des Lois de Nuremberg, de l’Anschluss et des accords de Munich,

Présence des autres étrangers avant et après la défaite de 1940,

Émigrants atypiques venant à Nice sans motifs ni économique ni politique,

Les Grecs, Hongrois, Polonais, Roumains sont venus en France d’abord pour des raisons économiques, puis par la suite, un grand nombre s’est installé à Nice en raison de la deuxième Guerre Mondiale et pour des raisons raciales.

Les Autrichiens, Tchécoslovaques, Allemands et Apatrides ont la plupart en commun les persécutions raciales,

Les Belges, les Hollandais et les Anglais sont venus avec l’exode de 1940, et beaucoup d’entre eux afin de fuir les persécutions antisémites allemandes.

Les Suisses n’entrent dans aucune des catégories décrites, les raisons de leur venue sont uniquement d’ordre économique, leur émigration est atypique.

Le problème en rapport avec la question juive dans ce département est traité dans le chapitre III.

Nous commençons par une description numérique de trois premières nationalités.



Première Partie


L’IMMIGRATION DUE AUX ÉVÉNEMENTS D’APRES GUERRE

Du rattachement de Nice à la France en 1860 jusqu’à 1890, les arrivées d’étrangers dans notre ville sont peu nombreuses, et ne concernent, d’après ce tableau, aucune nationalité en particulier. Il faut noter aussi que les voyageurs n’étaient pas recensés avec une grande rigueur, l’entrée en France n’étant pas réglementée à cette époque.

Les arrivées des trois nationalités étudiées se font essentiellement entre 1920 et 1930. La plupart des Arméniens et des Russes arrivent avant 1930.

La pointe de 1936 à 1940 est caractéristique des événements précédant la Deuxième Guerre Mondiale. L’arrivée d’Espagnols fuyant le régime de Franco est peu sensible dans notre région par rapport au Sud Ouest de la France. Les conséquences des mesures antisémites prises par l’Allemagne puis, dans une moindre mesure, par l’Italie sont impressionnantes pour la période de 1936 à 1940 avec 9 393 arrivés d’étrangers, le plus fort chiffre de toute l’époque étudiée.



NATIONALITÉ

Autres Nation.

ARMENIENS

RUSSES

SANS INDIC

4 185

10

173

1860 / 1865

20

0

0

1866 / 1870

45

0

1

1871 / 1875

100

0

0

1876 / 1880

132

0

0

1881 / 1885

376

0

0

1886 / 1889

310

0

8

1890 / 1895

1 130

4

12

1896 / 1900

1 746

4

10

1901 / 1905

1 924

2

23

1906 / 1910

2 135

4

44

1911 / 1915

1 832

5

68

1916 / 1920

2 738

23

279

1921 / 1925

8 988

349

1 017

1926 / 1930

6 710

130

429

1931 / 1935

4 742

16

150

1936 / 1940

9 393

13

158

1941 / 1944

1 360

0

30

TOTAL

47 866

560

2 402

Tableau 34 Comparaison entre l’immigration totale et l’immigration russe et arménienne entre 1860 et 1944

ESPAGNOLS

De 1860 à 1900, 20 Espagnols sont arrivés à Nice

De 1900 à 1918, 95

De 1919 à 1935 253

De 1936 à 1944 218

Total 690

Sur l’ensemble de la période, 92 arrivées sans indication de date, et 41 Juifs.

A) L’IMMIGRATION RUSSE AVANT ET APRES LA REVOLUTION DE 1917

La particularité de la présence des Russes à Nice est que leur l’origine et leur motivation sont très diverses. Leur première présence remonte avant la Première Guerre mondiale. Ils ne sont pas venus à Nice attirés seulement par la clémence des hivers et la beauté des paysages, mais également pour des raisons politiques. En 1856, la Russie sort vaincue de la guerre de Crimée, ses bateaux sont interdits en Mer Noire et le Tzar Alexandre II est à la recherche d’un port en Méditerranée pour y abriter de façon permanente ses bateaux. Il fait ‘’amadouer’’ le Roi du Piémont –Sardaigne, Victor Emmanuel et un accord est signé. Les Russes peuvent s’installer dans la baie de Villefranche-sur-Mer. Par la suite, le Tzar et sa famille viennent régulièrement passer l’hiver à Nice, suivis, par les nobles de la cour. Ils construisent de superbes demeures et mènent une vie fastueuse, jusqu’en 191495. Le déclenchement du premier conflit mondial fait cesser radicalement toute villégiature ce de type. Les églises orthodoxes96 sur la Riviera témoignent encore aujourd’hui du nombre important de ces touristes.

Ceux qui viennent après la révolution de 1917 ne sont pas des touristes. D’origine sociale souvent noble ou bourgeoise, leur raison d’être sur la Côte est très différente. Fuyant le nouveau régime, craignant pour leur vie ou leur survie économique, ils s’installent dans des lieux déjà en partie connus pour leurs avantages. Mais souvent, leurs moyens financiers se sont dégradés. Ils se regroupent en communautés, ont leurs associations, journaux, sociétés d’entraide. Nous citons Hélène Menégaldo.

« Nice, Cannes et Menton sont la « Riviera Russe » ; maisons de retraite et de repos, sanatoriums et colonies de vacances, financés par des mécènes et des associations caritatives, perpétuent les traditions de villégiatures d’avant la révolution »97.

Les grands départs ont lieu dans les années 1919 à 1922, on pense qu’environ 150 000 se sont installés en France. En 1932, la totalité des Russes dans notre département est de 5 312, et plus précisément en 1936, à Nice, 2 652.98 Notre total selon les fiches de la Préfecture s’élève à 2402 fiches.

Après 1933, d’autres personnes de nationalité russe font leur apparition. Ils n’ont en commun avec les précédents que leur lieu de naissance qui se situe dans l’ancien empire. Ici, les choses se compliquent ; en effet, le traité de Vienne (1815) a dépecé le Royaume de Pologne ; les provinces de l’est de ce pays sont rattachées à la Russie. Notre recherche est fondée non sur le lieu de naissance, mais sur la nationalité. Il s’en suit que des personnes nées dans la Pologne d’aujourd’hui sont considérées comme Russes ou Autrichiens. Cette troisième catégorie est surtout composée de Juifs.

Nous avons vu que le nombre total des Russes à Nice, toutes catégories confondues, est de 2402 en 1944. Il est difficile d’établir une comparaison avec cette émigration en France dans sa globalité. Nous avons trouvé des informations très contradictoires. Le recensement de 1931 indique 82 900 personnes, soit 3% de l’ensemble de tous les étrangers ; la S.D.N avance 400 000. Ralph Schor,99 indique les chiffres suivants :

1921 = 32 300, 1926 = 67 200, 1931 = 98 500

Ses informations sont les plus proches du recensement de 1931.

Au début de leur présence, les Russes bénéficient d’un accueil favorable.

La ‘’mode russe’’ émerge d’une forte présence artistique qui cache le destin des plus démunis. Mais cette ambiance se détériore avec la crise de 1929.

Ces nouveaux arrivants sont caractérisés par les « Russes Blancs », des opposants de tous horizons au nouveau régime, des participants aux mouvements prérévolutionnaires, d’anciens soldats du corps expéditionnaire de 1916, des bannis, des fugitifs de la NEP100, mais aussi des membres de l’ancienne aristocratie. Beaucoup ont dans un premier temps choisi l’Allemagne comme pays d’accueil, puis la France en 1924. La majorité d’entre eux, masculine, instruite, vient soit de Petrograd, de Moscou, ou encore d’Ukraine.

Quelles sont leurs activités lors de leur arrivée en France ?

Un grand nombre travaille dans la métallurgie en Moselle, en Normandie ou à Décazeville. Ils sont placés par la Société Générale d’Immigration,

A Paris, vivant dans le XVe arrondissement, ils travaillent dans les usines Renault ou Citroën, mais aussi près de la Place Pigalle, dans les boîtes de nuit. Les artistes se retrouvent dans le 16earrondissement, dans les appartements acquis avant guerre. La présence d’aristocrates parmi les chauffeurs de taxi n’est pas un mythe.


nice vue d'ensemble


LES ANNEES D’ARRIVEE

RUSSES A NICE AVANT LA GUERRE DE 1914

Avant 1870, nous avons enregistré, depuis 1825, la présence que de quatre Russes. Nous observons une forte progression à partir de 1905101, c’est-à-dire après les événements de Saint Pétersbourg, prélude à la révolution. Ensuite, leur nombre va en croissant, pour culminer en 1914. L’arrivée importante à Nice par rapport aux années précédentes de 160 Russes justifie la recherche des raisons de leur venue.

La situation politique en Europe à partir de 1912 est très tendue ; la faiblesse de l’Empire Ottoman, les crises à répétition dans les Balkans, le désir de la France de récupérer l’Alsace et la Lorraine ne laissent pas augurer des temps de paix. Bismarck, renvoyé en 1890, bien qu’œuvrant pour l’unification de l’Allemagne, avait toujours tenté par diverses alliances de préserver la paix résultant du traité de Vienne.102 Le nouvel Empereur, Guillaume II, n’avait pas les mêmes vues. L’accord entre la France et la Russie de 1891 et les troubles politiques intérieurs russes incitent un certain nombre de départs vers un pays plus rassurant.

Graphique 93 Immigration russe avant 1914



RUSSES A NICE DE 1915 A 1932

Graphique 94 Immigration russe de 1915 à 1932

Leur arrivée coïncide avec les événements de la révolution de 1917. Si l’on additionne les seules arrivées entre 1919 et 1922, on constate la présence à Nice de 447 Russes, très probablement consécutive à cet événement.

Il est plus difficile de trouver une explication unique pour les années suivantes ; d’une part, les frontières de l’URSS sont fermées, mais cette mesure n’exclut pas la possibilité de départs discrets de ce pays par la Finlande, ou les Etats Baltes.

Les faits politiques en Allemagne ont également joué un rôle. En effet, un grand nombre de Russes avait trouvé refuge dans ce pays. L’instabilité politique provoquée par les communistes allemands luttant contre les hitlériens, l’inflation galopante n’incite pas à l’installation définitive dans ce pays. On sait aussi qu’un grand nombre de Russes est arrivé en France après 1923, et il est peu probable qu’ils aient pu quitter la Russie facilement.

Enfin, il faut aussi considérer qu’à cette époque la France est un pays fortement solliciteuse de main-d’œuvre, et que tous les Russes réfugiés ne sont pas des aristocrates aisés. Le fait de trouver facilement du travail attire ces exilés dans notre pays.

RUSSES A NICE DE 1933 A 1944

Graphique 95 Immigration russe de 1933 à 1944

La période de 1933 à 1944 est très différente. Nous avons enregistré 270 personnes de nationalité russe, la plupart juifs, réfugiés à Nice pour se mettre à l’abri des Allemands. Sur ce nombre, 161 sont arrivés pendant les années critiques de 1938 à 1941. Cette accélération d’arrivants est bien visible sur ce graphique. Quelques-uns sont à Nice depuis un certain temps déjà, d’autres suivent l’exode général, en pensant trouver refuge dans la zone dite libre.

Pour cette période, l’âge varie entre 35 et 55 ans, mais 55 d’entre eux ont entre 60 et 70 ans. Nous avons dénombré 29 enfants en dessous de 12 ans, et 15 adolescents.



LIEUX DE NAISSANCES LES PLUS IMPORTANTS DES RUSSES



ARKANGELSK

11

12

BAKOU

12

16

BREST LITOWS

9

14

KARKOFF

43

43

EKATERINOSLAW

32

37

ELISABETHGRAD

15

15

KIEFF

117

150

KOURSK

15

19

KOVNO

18

29

LENINGRAD

6

10

PETERSBURG

3

0

PETROGRAD

338

392

ST/PETERSBOURG

53

81

LODZ

9

0

MINSK

25

40

MOSCOU

301

242

ODESSA

132

190

POLTAVA

21

25

RIGA

32

0

ROSTOFF

28

32

SEBASTOPOL

25

33

TIFFLIS

54

58

VARSOVIE

37


VILNA

24


BERLIN

18


CONSTANTINOPLE

9


TOTAL

1387

1438

Tableau 35 Lieux de naissance des Russes

La première colonne de chiffres indique le nombre de Russes émigrés nés dans la ville, la seconde colonne indique le nombre de personnes d’autres nationalités nées dans la même ville.

Saint-Petersbourg, Petrograd, Petersburg et Leningrad sont la même ville.

La première dénomination est appliquée jusqu’à 1914, ensuite la deuxième de 1914 à 1924, puis la ville est dénommée Leningrad. Aujourd’hui, elle a retrouvé sa première dénomination. Elle est la première ville de naissance en nombre de Russes à Nice, viennent ensuite Moscou, Odessa et Kieff.

Vilna, Lodz, Varsovie, Kovno, (Kaunas) Riga ne font plus partie de la souveraineté russe.

Berlin et Constantinople sont indiqués pour mémoire.

K. Kaurinkowski103, outre les localités citées, note les villes de Kazan, Smolensk, Tbilisi, Tula, Tver, Yalta.

AGES DE TOUS LES RUSSES LORS DE LEUR ARRIVEE A NICE

Graphique 96 Ages de l’ensemble des Russes lors de leur arrivée à Nice

Plus de la moitié des Russes arrivés à Nice ont, lors de leur arrivée, entre 25 et 45 ans. Ils sont dans la force de l’âge, et pour la plupart en mesure de contribuer par leur force de travail, à l’essor économique général.

La présence de 50 enfants ou adolescents, et 529 personnes âgées de plus de 50 ans semble indiquer que ce sont des familles entières qui s’établissent à Nice.

Le détail des années de naissances se trouve page 48, Tome 1, des annexes.

PROFESSIONS EXERCEES PAR LES RUSSES

Nous n’avons tenu compte pour établir la liste que des activités exercées par au moins cinq personnes. En effet, 172 emplois différents sont mentionnés sur les fiches. Cette diversité, pour intéressante qu’elle soit dans l’éventail des métiers, n’est pas propice à l’établissement d’un graphique et d’une synthèse. Un état détaillé des professions des Russes se trouve page 48 de l’annexe, Tome 1.

Le tableau suivant a été réalisé par la même méthode que pour les Italiens. Il regroupe les professions sous 13 activités différentes. De cette façon, nous pouvons comparer entre les diverses professions. Nous observons l’absence totale d’activités dans l’agriculture et le bâtiment, par contre une forte présence dans les activités artistiques et libérales. Ce graphique a été établi sur la base de 847 indications.



Graphique 97 Professions groupées des Russes.

On constate qu’il n’y a pas d’ouvriers du bâtiment ni d’agriculteurs dans l’émigration russe. Par contre, les artistes et professions libérales sont nombreux.


ITALIENS

RUSSES

%

Artistes

47

Artistes

85

10,04%

Prof. libérales

151

Prof. Libérales

109

12,87%

Mécanique

455

Mécanique

20

2,37%

Employés

257

Employés

45

5,32%

Couture

782

Couture

46

5,43%

Hôtellerie

1 115

Hôtellerie

81

9,57%

Bâtiment

1 621

Bâtiment

0

0,00%

Commerce

1 958

Commerce

75

8,86%

Artisans

2 483

Artisans

101

11,93%

Agricole

2 526

Agricole

0

0,00%

Divers

4 196

Divers

111

13,11%

Sans qualific.

8 814

Sans qualific.

131

15,47%

Transports

701

Transports

43

5,08%

Tableau 36 Comparaison entre les professions exercées par les Russes et les Italiens

Ce tableau permet de constater aisément l’importante différence des activités professionnelles des Russes103b comparées à celles des Italiens. Tout d’abord, nous ne relevons aucun emploi dans l’agriculture et du bâtiment, puis une très forte différence, en pourcentage, dans les professions artistiques et libérales. Ensuite, nous voyons, toujours en valeur relative, une plus forte participation dans tous les autres domaines. On peut en conclure, non pas que la formation professionnelle est plus intense en Russie, mais que les émigrants russes proviennent de niveaux sociaux supérieures à celui des Italiens. Peu d’emplois sans qualification (56 femmes de ménages et 69 journaliers), 285 professions libérales ; commerçants et artisans. La présence de 85 artistes, soit 10%, dans une telle liste est l’unique exemple jusqu’ici observé. Dans le graphique, nous n'avons pas tenu compte de 1199 "sans profession’’.

LES MARIAGES DES RUSSES ENTRE 1937 ET 1944 A NICE

MARIAGES

HOMMES

RUSSES

26


ALLEMANDES

3


AMERICAINES

2


ANGLAISES

4


AUTRICHIENNE

1


ESPAGNOLES

1


FRANCAISES

32 DONT 23RF104

HONGROISES

1


ITALIENNES

3


LETTONNES

2


N/ZELANDE

1


POLONAISES

2


Tableau 37 Choix matrimoniaux des hommes russes



MARIAGES

FEMMES

ANGLAIS

3

ESPAGNOLES

1

Français

23

ITALIENS

3

LETTONS

1

POLONAIS

3

ROUMAINS

1

RUSSES

27

URUGUYENS

1

Tableau 38 Choix matrimoniaux des femmes russes

Les choix sont semblables, aussi bien les hommes et femmes russes ont une préférence pour leurs compatriotes, puis pour les Français. Les Françaises, en grande majorité ont gardé leur nationalité de naissance. A noter toutefois le peu de préférences pour les hommes et les femmes de culture allemande. Les actes de mariages mentionnant les professions des futurs époux, pour la période allant de 1937 à 1944. Il est intéressant de comparer les évolutions professionnelles entre la date d’arrivée en France et celle du mariage.

Graphique 98 Professions groupées après mariage de l’ensemble des Russes

On peut constater une relative stabilité dans les activités exercées, sauf une diminution du nombre des artistes et une timide apparition d’agriculteurs



ANNEES DES NATURALISATIONS APRES LA DEUXIEME GUERRE

ANNEE

avant 1939

3

1947

12

1948

12

1949

19

1950

6

1951

6

1952

0

1953

2

1954

2

1955

2

1956

1

1957

0

1958

2

1959

3

1960

0

1961

1

1964

1

1970

2

TOTAL

74

Tableau 39 Naturalisations des Russes

L’indication « naturalisé le….. » ne figure pas systématiquement sur les fiches de la Préfecture lorsqu’elle a été accordée. Les mises à jour ne sont pas toujours faites. Les chiffres indiqués sont des minima, et ne permettent pas de conclusions statistiques. Ils indiquent une tendance. Nous constations que le plus grand nombre a lieu de la fin de la guerre jusqu’en 1951. Il n’y a pratiquement pas d’inscription de naturalisations pour la période d’avant- guerre.

La génération arrivée au début des années vingt hésite à adopter la nationalité française, croyant toujours à la précarité de l’instauration du régime bolchevique. Les enfants sont déclarés apatrides et pourvus d’un passeport Nansen, qui ne procure que peu de droits en 1920. (Après 1933, ce document devient un véritable passeport).

Enfin, nous avons relevé 14 fiches portant la mention « Soumis à la Loi de 1848 ». 1904 autorisations de travail sont accordées, et 391 fiches portent la mention « JUIF » Cette particularité sera traitée dans le chapitre spécifique sur les Juifs.

Il existait un office des réfugiés russes à Nice, d’abord situé 13 Rue de Belgique, puis 14 bis, av. Marceau qui délivrait les certificats de naissance et autres documents administratifs.105



B) LES REFUGIES ARMENIENS APRES LES GENOCIDES DE 1915 -1917 et 1920

Le traité de Sèvres de 1920 a envisagé la création d’un foyer national arménien, il n’a jamais été ratifié, mais remplacé par le Traité de Lausanne en 1923, qui met fin à cette aspiration et concrétise la Paix entre les Alliés et la Turquie.

Des généralités sur la présence d’Arméniens en France ont déjà été exposées dans la première partie de notre recherche. Nous allons les compléter en précisant qu’en 2001, on estime à 6 à 7 millions leur nombre dans le monde, dont environ 350 000 foyers en France. Ces derniers se sont essentiellement fixés dans le bassin parisien, la vallée du Rhône et Marseille. D’après Martine Hovanessian,

« C’est en 1922 –1923 que se situe l’arrivée massive. La plupart des Arméniens ont été naturalisés aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Ils ne formulent plus le souhait de retour au pays d’origine (...) La majorité des immigrants arrive par bateaux entiers à Marseille, où l’on dénombre 100 000 Arméniens »106.

Lydie Belmonte écrit :

« La France reconnue comme terre d’asile, avait nourri l’imaginaire des Arméniens, elle fut la première à accueillir ces milliers de réfugiés (…) ce n’était pas seulement par souci ‘’humanitaire’’ mais surtout par acquis de ‘’conscience’’, suite à ses responsabilités mentionnées dans le traité de Lausanne.

L’attrait de la Capitale s’explique par l’existence d’une importante colonie depuis la fin du XXe siècle, originaire de la petite ou grande bourgeoisie provenant de Constantinople, de Smyrne ou de Tiflis. Ainsi, en 1914, on comptait environ 4000 Arméniens en France, dont 1500 à Paris.

Pendant longtemps, la population française se montre à la fois ignorante et indifférente à leur égard. Jusqu’aux années 1930, le racisme ordinaire épargnera à peu près les Arméniens. Avec la tension sociale, et les mesures restrictives à l’égard des immigrés dues au gouvernement Laval, les quolibets vont commencer à pleuvoir.107

L’intégration sociale et économique s’accomplit relativement facilement, avec une percée importante des professions libérales, de l’enseignement, de la recherche et du spectacle. En général, ils rejettent la condition ouvrière, par désir de renouer avec des codes de vie traditionnels, tels que le travail indépendant et artisanal. La possession d’une petite affaire personnelle se révèle être un espace économique ouvert sur la sociabilité.

Nous allons nous intéresser plus particulièrement aux Arméniens à Nice108, et comparer les renseignements généraux recueillis avec ceux dont nous disposons grâce au fichier des étrangers.

Nous rappelons toutefois que nous n’avons pu localiser des Arméniens dans ce fichier, que grâce à une « erreur » de la part des fonctionnaires de Police. En effet, ces immigrants ont décliné leur nationalité en tant qu’ « Arménien », nationalité qui n’existe pas juridiquement109, mais est reprise par la Police. Cela pouvait être aussi un moyen de se démarquer des Turcs. Il se peut que d’autres aient déclaré être de nationalité turque, ces derniers ne sont pas identifiables quant à leur origine ethnique.

Nous avons relevé 560 personnes ayant déclaré être de «nationalité arménienne», mais 10 de ces fiches portent la mention « JUIF », ce que nous ne nous expliquons pas. Il ne s’agit pas d’Arméniens, puisqu’à part la République Socialiste Fédérative Soviétique d’Arménie, la dénomination « arménien » s’applique uniquement à une église et non à un Etat. L’étude de Michèle Rossi110 porte sur mille personnes en 1936.

ANNEES D’ARRIVEE DES ARMENIENS A NICE

Graphique 99 Années d’arrivées des Arméniens entre 1917 et 1941

Avant 1917, nous avons relevé 17 arrivées, s’échelonnant de 1891 à 1916

La période massive d’arrivées d’Arméniens à Nice correspond bien à celle observée pour l’ensemble de la France, mais avec une année de retard ; sur 538 personnes enregistrées, 223 sont arrivés entre 1923 et 1924. Nous n’avons pas pu détecter de raison spéciale pour la venue de sept personnes en 1937. Il s’agit de trois enfants en bas âge, deux adolescents et de deux adultes dont le nom de famille ne relève aucune parenté, par le nom patronymique.

M. Rossi111 mentionne dans son rapport, selon les chiffres des recensements, 470 arrivées en 1926, 906 en 1931, et 1043 en 1936. Les différences avec nos recherches proviennent certainement des naturalisations intervenues.

Leur implantation à Nice est, par ordre croissant, les quartiers de Cimiez, du Ray, Saint Sylvestre, Saint-Maurice, mais dans leur grande majorité les Arméniens, sont fixés à Nice dans le quartier de Magnan et conservent un lien entre eux. Il y existe aujourd’hui112 encore une église de rite arménien au N° 281 Boulevard de la Madeleine, une école ainsi qu’un centre communautaire.113 Ceux installés dans les belles villas des quartiers résidentiels sont à Nice avant 1914, et se caractérisent par un niveau socioprofessionnel élevé. (Professeurs, artistes, rentiers). Le recensement de 1926 révèle une forte présence d’artisans dans le quartier du Ray.



AGES DES ARMENIENS LORS DE LEUR ARRIVEE A NICE

Graphique 100 Ages des Arméniens lors de leur arrivée à Nice

Sur 517 dates de naissances, 328, indiquent un âge entre 20 et 40 ans, soit 64%. Nous notons la présence de 85 enfants ou adolescents. La grande majorité de ces émigrants est jeune et en âge de travailler.

Le contraste entre le nombre de personnes ayant entre 20 et 50 d’une part, et les âges plus avancés est à noter. 20 Arméniens seulement ont plus de 60 ans, soit 3,87 %,(9,88 %). M. Rossi114 indique 32 % pour la tranche de 20 à 40 ans, 10,8% pour les moins de 5 ans, et 7,56% pour les plus de 60 ans. Notons que nos études respectives ne portent pas sur les mêmes données ; M. Rossi s’appuie sur la totalité des Arméniens présents, le nôtre uniquement sur les Arméniens étrangers.

Les immigrants russes, étudiés au chapitre précédent, et arrivés à la même époque que les Arméniens, ont une proportion de personnes âgées nettement plus importante. A quoi attribuer cette différence ?

Plusieurs raisons peuvent être invoquées. Les Russes connaissent déjà notre région, soit par eux–mêmes, soit par leur entourage, les classes sociales sont plus aisées, les moyens de transport plus accessibles grâce au chemin de fer. Par contre, les Arméniens sont obligés d’agir dans l’urgence la plus absolue pour sauver leur vie, les moyens de transport par bateau sont beaucoup plus difficiles à obtenir et plus pénibles à supporter. Ces raisons peuvent expliquer l’absence de personnes âgées dans l’émigration arménienne à Nice.

LES LIEUX DE NAISSANCE DES ARMENIENS

En annexe, page 50 du Tome 1, nous reproduisons tous les lieux de naissance, quel que soit le pays. Toutefois, nous rappelons que toutes les fiches sont manuscrites, souvent peu lisibles. Nous ne pouvons pas garantir l’exactitude de l’orthographe des localités.

5 villes totalisent à elles seules 252 émigrés sur 560, soit 45% de la totalité.

Brousse, Constantinople, Izmit, Sevas, Syrme.

Toutes ces villes sont des centres industriels et commerciaux importants, les trois premières se trouvent dans l’Est du pays, Sevas est située sur la Mer Noire.

Nous avons regroupé sous le nom Constantinople115 les dénominations Istamboul et Stamboul.

Nous remarquons aussi qu’aucune naissance n’a été enregistrée à Ankara.

PAYS DE NAISSANCE

SANS INDICATION

5

LETTONIE

1

ASIE MINEURE

2

LIBAN

1

Autriche

2

MACEDOINE

1

CRETE

1

IRAN

2

EGYPTE

1

POLOGNE

1

Espagne

2

ROUMANIE

1

France

3

RUSSIE

9

GRECE

3

SUISSE

2

Italie

4

SYRIE

5

LETTONIE

1

TURQUIE

514

LIBAN

1

TOTAL

560

Tableau 40 Pays de naissance des Arméniens

La grande majorité des Arméniens est née en Turquie. La tradition d’expatriation comme elle existe chez les Italiens n’est pas usuelle chez les Arméniens. On voit bien sur ce tableau que très peu d’entre–eux sont nés ailleurs qu’en Turquie, même si on tient compte des possessions ottomanes anciennes.

PROFESSIONS PRATIQUEES PAR LES ARMENIENS

Le détail des professions exercées par les Arméniens se trouve en annexe page 81, Tome 1.. Compte tenu de la diversité des activités déclarées, (81) nous avons procédé à un regroupement en 13 catégories, afin d’être en mesure de les comparer aux autres groupes.

Un tableau détaillé des professions se trouve page 51 de l’annexe, Tome 1.

Graphique 101 Professions groupées des Arméniens

Ce qui a été exposé pour les Arméniens en France en général est confirmé sur le plan local en plusieurs points : rejet de la condition ouvrière et préférence pour un travail indépendant ouvert sur le contact humain. Par contre, nous ne retrouvons pas la préférence pour les professions libérales, artistiques ou l’enseignement. Rappelons que ces indications n’ont été relevées qu’après 1927. Lydie Belmonte indique :

« Que lors d’un dénombrement réalisé en 1923, on compte sur 817 hommes, 460 cultivateurs, 113 journaliers, 48 cordonniers, 36 forgerons, (…) La plupart de ceux qui avaient avant l’exode une honorable situation notable ou haut fonctionnaire, accepte volontiers des emplois subalternes pour pouvoir subvenir à leurs besoins vitaux » 116

D’après ces constatations, en comparant ces données avec les nôtres, on constate que l’évolution professionnelle des Arméniens a été très rapide, sans retrouver pour autant les niveaux des situations antérieures.

M. Rossi117 note dans son rapport une tendance professionnelle des Arméniens pour les métiers de photographe, marchand ambulant et épiciers. Ces professions sont regroupées dans notre graphique sous la dénomination « artisans, commerçants ».

Lydie Belmonte précise : 

« Les cordonniers disposaient souvent d’un petit atelier derrière leur maison. Ils employaient des membres de leur famille, souvent recensés ’’ sans profession’’. (…) Les tailleurs travaillaient pour leur propre compte ou en sous-traitance pour des grossistes, (…) Il est rare que les femmes de la première génération travaillent ou qu’elles aient un travail régulier déclaré (…) parce que cela ne correspond pas aux traditions arméniennes » 118.

Pour faciliter la lecture de cet état, nous avons établi un document, construit sur les mêmes bases que précédemment, des professions de tous les immigrés n’ayant pas de rapport avec la deuxième guerre mondiale. De cette façon, nous comparons hommes, leurs professions, à époque identique.

COMPARATIF

ITALIENS

RUSSES

ARMENIENS


%

%

%

ARTISTES

47

0,02%

85

10,04%

4

1,11%

PRO, LIBERALE

151

0,06%

109

12,87%

4

1,11%

MECANIQUE

455

1,82%

20

2,37%

30

8,31%

EMPLOYES

257

1,03%

45

5,32%

19

5,27%

COUTURE

782

3,13%

46

5,43%

32

8,87%

HOTELLERIE

1115

4,46%

81

9,57%

7

1,94%

BATIMENT

1621

6,49%

0

0,00%

27

7,48%

COMMERCE

1958

7,84%

75

8,86%

69

19,12%

ARTISANS

2483

9,94%

101

11,93%

106

29,37%

AGRICOLE

2526

10,11%

0

0,00%

8

2,22%

DIVERS

4196

16,79%

111

13,11%

13

3,61%

SANS QUALIF.

8814

35,26%

131

15,47%

32

8,87%

TRANSPORTS

701

2,81%

43

5,08%

10

2,77%

Tableau 41 Comparaison des professions groupées entre Italiens, Arméniens et Russes

Reprenons l’ensemble du tableau, profession par profession :

LES ARTISTES : On note une nette préférence des Russes pour cette activité

PROF/LIBERALE : Même constatation.

MECANIQUE : Ici, on note une préférence des Arméniens

EMPLOYES : Russes et Arméniens ont un pourcentage supérieur aux autres nationalités.

COUTURE : Activité délaissée par les Italiens en comparaison.

HOTELLERIE : Absence des Arméniens. Problème de langue ?

BATIMENT : Russes absents dans cette branche.

COMMERCE : Les Arméniens ont une avance notable sur toutes les autres nationalités.

ARTISANS : Même constatation.

AGRICOLE : Seuls les Italiens s’activent pour le travail de la terre.

TRANSPORTS : Les Russes ont une préférence pour cette branche.

LES MARIAGES

Lors des mariages, entre 1937 et 1944, les mentions « Nationalité Arménienne » ont disparu. Les chiffres qui vont suivre découlent des mariages des Turcs. Nous les commentons sous ce chapitre, car la plupart des noms et prénoms patrimoniaux sont vraisemblablement arméniens, à l’exception de 6 fiches qui portent la mention «JUIF ».

MARIAGES TURCS

Professions H


MARIES A


PROFESSION F


MARIEES A


AGRICULTEURS

2

ALLEMANDES

2

BLANCHISSEUSE

1

Français

18

ARCHITECTE

1

AUTRICHIENNE

1

COIFFEUSE

1

ITALIENS

2

BROCANTEUR

1

FRANCAISES

23

COMMERCANTE

1

ROUMAINS

1

CHAUFFEUR

2

GRECQUE

1

COUTURE

3

TURQUES

7

COIFFEUR

1

HOLLANDAISE

1

EMPLOYES

2



COMMERCANT

10

ITALIENNE

1

HOTELLERIE

1



CORDONNIER

1

MONEGASQUE

1

INFIRMIERE

2



EMPLOYE

1

POLONAISE

2

MANUCURE

1



HOTELLERIE

3

SUISSESSE

1

REPASSEUSE

1



JOAILLIER

1

TURQUES

8

SANS PROF,

15



JOURNALIER

1







LIVREUR

1

FRANCAISES RF

17





MEDECIN

1







PEINTRE

1







PROFESSEUR

1







RESTAURATEUR

1







SANS PROF

7







TAILLEUR

3







VRP

2







Tableau 42 Professions exercées après leur mariage des Arméniens

Il ressort nettement de ce tableau qu’aussi bien les hommes que les femmes de cette origine ont préféré s’unir d’abord aux titulaires de la nationalité française, puis, en deuxième lieu, aux originaires de leur pays natal. La grande majorité des femmes françaises a préféré garder leur nationalité, (RF= reste Française).

M. Rossi119 pense qu’en 1926 la population arménienne à Nice est encore isolée de son environnement français, mais qu’une avancée significative se produit dans les années suivantes. Cette constatation est confirmée par le choix des prénoms français.

Les professions exercées après mariage ne nous donnent pas d’indications quantitatives suffisantes pour établir une comparaison. A leur arrivée, 391 personnes ont déclaré 39 professions différentes, après mariage 82 personnes déclarent 29 professions exercées. De plus, nous ne savons pas si les professions déclarées à l’arrivée étaient celles exercées en Turquie ou celles déjà pratiquées en France lors de l’inscription sur les fiches. Nous rappelons ici que nous avons toujours constaté un décalage entre la date d’arrivée et la date d’inscription sur les fiches. Cette remarque est d’autant plus significative que les Arméniens sont arrivés en France en 1923 et 1924 et que le fichier n’a été établi qu’à partir de 1927. Voici quelques changements de professions après mariage par rapport à celles à l’arrivée en France :

Bâtiment, Chauffeur, commerçant, épicier, couturière, ferrailleur, journalier, menuisier, pâtissier, tailleur.

NATURALISATIONS DES ARMENIENS

Graphique 102 Naturalisations des Arméniens

Sur 560 fiches d’Arméniens enregistrés, nous avons relevé 71 naturalisations, soit 12,68%. Cette indication est d’autant plus remarquable que nous savons que les transcriptions de naturalisations sur les fiches sont lacunaires.

On considère qu’une instruction administrative de naturalisation dure de 2 à 3 ans, c’est l’immédiat après guerre que le nombre le plus important d’Arméniens choisit une nouvelle patrie. Par ailleurs, 476 personnes ont obtenu une autorisation de travailler. Comme pour les Russes, il n’y a pas de mention de naturalisation datant d’avant la guerre.

C’est à la fois un signe fort du désir d’intégration à la France, et de l’abandon de tout espoir de retour au pays natal. Ceci infirme ce que G. MAUCO120 exprime :

« Ils [les Arméniens, Russes et Juifs] vivent depuis des années dans une situation infériorisée, et chroniquement terrorisés. Par là s’est façonnée, sauf exceptions individuelles, une âme adaptée à la contrainte où le caractère cède à l’obséquiosité sournoise »121. Ils esquivent le racisme ordinaire des années trente, et Vichy les classe sous la dénomination » levantin ». 122

*Lydie Belmonte évoque :

« [De nombreux Arméniens] qui avaient obtenu la naturalisation française avaient demandé des visas pour se rendre en Arménie soviétique en 1947. Ceci met en évidence l’inefficacité de cette mesure ministérielle dans le cadre d’une meilleure intégration des immigrés : la nationalité française ne suffit pas à endiguer les difficultés rencontrées : ce n’est qu’une reconnaissance administrative, nécessaire, mais insuffisante ». 123.

Nous pensons que les deux appréciations sont à modérer. M. Mauco cite les traits communs d’une émigration douloureuse des Juifs, Russes et Arméniens. Il relate les situations dramatiques de leur départ forcé et les conditions souvent difficiles de leur arrivée en France. Ces conditions obligent ces immigrés à beaucoup de souplesse pour s’adapter à leur nouvelle vie. A notre avis, il ne faut pas y voir de l’obséquiosité, mais seulement une volonté de survivre.

« C’est la psychose du transplanté qui, pour ne pas faire de remous, se fait le plus discret possible, travaille deux fois plus, de crainte d’être rejeté ou de s’entendre dire’’ Retourne chez toi, sale étranger » 124.

L’appréciation de Lydie Belmonte est juste dans sa conclusion finale, mais il faut rappeler les circonstances de 1947. Les sirènes soviétiques de l’époque, après la gloire de la victoire sur les Allemands, attirent bien d’autres populations dans le ‘’paradis’’ bolchevique qui promet la vie radieuse dans une République arménienne si souvent espérée.

Sous le titre « Un modèle d’intégration réussie » Christian Makarian écrit :

« Le fait est, mais selon un schéma bien connu des ethnologues, la quête identitaire que la première génération a enfouie pour masquer ses différences comme la ‘’visibilité ethnique’’, que la seconde génération a effacée par volonté farouche d’intégration, ont rattrapé au galop la troisième génération. » 125.

L’intégration est progressive. Ils concentrent leurs efforts d’abord sur une volonté de territorialisation, qui est à distinguer d’un désir d’intégration. Il ne s’agit pas d’abord d’épouser les valeurs de la population autochtone, mais plutôt de fonder en un lieu les fondations d’une existence non provisoire. La troisième génération, sans oublier ses origines126, et sans parler de double allégeance, adopte une attitude différente. Elle se sent française.



C) LES ESPAGNOLS

Les Pyrénées, bien qu’étant une frontière naturelle, ne constituent pas un obstacle véritable entre la France et l’Espagne. Aux deux extrémités de la chaîne montagneuse, les populations se mélangent et se confondent culturellement et parfois linguistiquement. Malgré cela, l’immigration espagnole est relativement peu nombreuse jusqu’à la fin du XIXe siècle ; une première vague migratoire arrive vers 1911 résidant essentiellement dans les départements du Sud-Ouest.

Rappelons que de nombreux Espagnols émigrent à la fin du 19ième siècle vers l’Algérie, surtout dans la région oranaise, et ceux qui viennent ensuite en France sont recensés comme Français.

La Première Guerre mondiale accélère l’immigration ibérique destinée surtout aux exploitations agricoles. D’après le recensement de 1911, cette population serait de 350 000 personnes, composée de travailleurs pour la plupart sous qualifiés. Ralph Schor\f"a" 127 indique les chiffres suivants :

1921 : 255 000 1926 : 322 600 1931 : 351 900

La dictature de Primo di Rivera incite d’autres Espagnols à s’installer en France, mais c’est surtout la guerre civile de 1936 qui augmente considérablement le flux migratoire.

Passons sur les conditions de leur accueil en France. Notons toutefois la liste des camps de « recueil » (sic) les plus connus :

Boulou, Amélie-les-Bains, Prats, Arles surTech, Saint. Laurent surCerdans, Bourg Madame, La Tour de Carol, Les Haras, Mazères, Argelès, Saint-Cyprien, Bacarès, Rivesaltes, Le Vernet, Septfonds, Gurs, etc.

TOTAL : 02/1939 : 275 000, 06/1939 : 162 932, 07/1939 : 95 336 128.

Les méfiances et incompréhensions se firent jour comme pour les Italiens ; on mesure aujourd’hui le chemin parcouru par les mentalités sur ces immigrés d’avant guerre.

Ralph Schor précise :

« En 1939, ce pays, en ne refoulant pas les Espagnols, accomplit un devoir d’humanité, mais il y fut plus ou moins contraint et s’acquitta de cette tâche à contrecœur »129.

.

ANNEES D'ARRIVEE DES ESPAGNOLS A NICE DE 1900 A 1944

Graphique 103 Années d’arrivée des Espagnols entre 1900 et 1944

Nous avons noté 20 immigrants arrivés à Nice avant 1900.

Le tableau ci-dessus indique 670 immigrants arrivés de 1900 à 1944.

Comme pour l’ensemble de la France, les arrivées d’Espagnols à Nice furent relativement peu nombreuses jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, (95 personnes en 18 ans) mais s’accélère légèrement entre les deux guerres jusqu’en 1932, (225 personnes en 14 ans). Ils font partie de la vague de ceux qui contribuent à l’essor économique de cette époque. Parmi eux se trouvent sans doute des opposants au régime de Primo de Rivera, évoqués à la page précédente. Les arrivées à Nice d’Espagnols pendant l’époque républicaine diminuent.

Après cette date ce ne sont plus véritablement des immigrants, mais des réfugiés, (218, soit 1/3 du total sont arrivés entre 1936 et 1940), en rapport direct avec la guerre civile, se mettant à l’abri de la police politique franquiste.

Ces arrivées massives d’Espagnols à la veille de la guerre, tout à fait inhabituelles à Nice, peuvent être mis en corollaire avec leur départ des camps, en été 1939. Ils laissent la place à d’autres catégories d’exilés fuyant le régime nazi. La plupart des Espagnols obtiennent le droit de travailler.



LES LIEUX DE NAISSANCES DES ESPAGNOLS

Les Espagnols nés en Espagne

Au total, nous avons enregistré 516 naissances de futurs émigrants à destination de Nice dans ce pays, dont 167 dans les grands centres industriels.

ESPAGNOLS NES A

ALARIZ

5

BARCELONE

57

BILBAO

15

LOS PALMOS

5

MADRID

32

PALMA MAJORQUE

8

REUS

7

SANTANDER

5

SOLLER

25

VALENCIA

8

TOTAL

167

Tableau 43 Lieux de naissances des Espagnols

La plupart des lieux de naissance se trouvent au Nord d’une ligne Madrid –Valencia, Barcelone enregistrant le plus grand nombre.

Pour les lieux de naissance dans le pays, nous n’avons tenu compte que des localités avec plus de 5 natifs.

LES ESPAGNOLS NES HORS D’ESPAGNE

ESPANOLS NES EN


ALGERIE

3

ALLEMAGNE

4

AUTRICHE

1

BELGIQUE

1

BULGARIE

5

EGYPTE

1

ETATS-UNIS

4

FRANCE

41



GRECE

32

HONGRIE

1

ITALIE

20

MAROC

5

MONACO

1

PALESTINE

1

POLOGNE

1

PORTO RICO

1

ROUMANIE

3



RUSSIE

2

SANS INDICATION

4

SUISSE

2

TCHECOSLOVAQUIE

1

TUNISIE

1

TURQUIE

25

URUGUAY

1

TOTAL

161

Tableau 44 Espagnols nés hors d’Espagne

161 des Espagnols recensés à Nice sont nés hors d’Espagne. Sur ce chiffre, nous relevons 118 naissances dans le bassin méditerranéen ; France, Grèce, Turquie et Italie. Il découle de ces deux tableaux que 188 émigrants espagnols sont nés dans des centres enregistrant moins de 5 émigrants chacun.

Sur la totalité des noms enregistrés, nous avons constaté 42 mentions J (Juif) dont 31 nés à Salonique. Il se peut qu’il s’agisse de descendants de Juifs expulsés d’Espagne en 1492 qui s’établissent dans le bassin méditerranéen. D’abord sous domination ottomane, puis devenus Grecs suite au traité de Lausanne de 1923, ces Espagnols vivant dans cette île ont conservé leur langue d’origine et leur religion. Ils sont venus en France entre 1904 et 1937, et ont été enregistrés à Nice comme Juifs pendant la période vichyssoise. Ces renseignements nous ont été confirmés par l’attaché culturel Grec à Paris. Étrange recommencement d’un destin de persécution.

Une autre explication sur la présence de Juifs à Salonique nous est fournie par Bernard Kolb130 qui établit que l’Empereur Maximilien (1564-1576) expulsa les Juifs espagnols de Nuremberg, une partie d’entre eux émigra dans cette ville.

Enfin, mentionnons le décret royal du 20 septembre 1924 pris sous le gouvernement de Primo di Rivera, accordant la nationalité espagnole aux Juifs et non Juifs habitants dans la région. Cette mesure était prise à l’initiative du Docteur Pulido, membre à vie du Sénat Espagnol, pour promouvoir la langue espagnole.131

Sur 25 Espagnols nés en Turquie, 8 ont les mêmes caractéristiques que ci-dessus.

AGES DES ESPAGNOLS LORS DE LEUR ARRIVEE A NICE

Graphique 104 Ages des Espagnols à de leur arrivée à Nice

L’âge des immigrants espagnols est intéressant à observer ; sur 566 immigrants recensés, nous comptons 87 enfants ou adolescents, et 23 personnes de plus de 65 ans. La majorité des hispaniques a entre 20 et 40 ans (356), et 100 entre 45 et 60 ans. Il s’agit donc essentiellement de personnes en âge de travailler. Nous avons constaté de fortes similitudes avec l’émigration arménienne venue chercher refuge en France, mais en âge de travailler.



LES PROFESSIONS DES ESPAGNOLS

Le détail des professions des Espagnols se trouve en annexe 53.

Il regroupe les déclarations de 690 personnes, avec 84 activités différentes. Parmi celles-ci, mentionnons la présence de 9 religieuses, et de deux footballeurs.

Graphique 105 Professions groupées des Espagnols

La forte présence de professions indépendantes, (Commerçant, Artisans, Professions libérales) soit 120 personnes est à souligner, ainsi que la quasi absence de travailleurs du bâtiment ou agricoles. Les 360 indications »sans profession» sont probablement des épouses au foyer. A travers cet état, nous pouvons nous faire une idée sur la composition sociologique essentiellement bourgeoise de ces émigrants. Dans ce milieu, à cette époque, les femmes n’exercent pas de professions.

LES MARIAGES

MARIAGES HOMMES

MARIAGES FEMMES

Espagnols

4

Espagnols

4

Etats-Unis

1

Français

17

Françaises

13

Italien

1

Italiennes

6

Russe

1

Polonaises

2

Syrien

1

Russe

1

Tchécoslovaque

1

Tchécoslovaque

1



Total

28


25

Tableau 45 Choix matrimoniaux des Espagnols

Ici, les préférences sont claires : Les ressortissants espagnol(e)s choisissent de préférence des Français ou Françaises, ce qui démontre bien leurs capacités d’intégration, et plus tard d’assimilation.

Nous n’avons relevé aucune indication de naturalisation sur les fiches consultées.



CONCLUSION PARTIELLE DE LA PREMIERE PARTIE



Proportions de cette immigration d’avant la Grande Guerre :



445 Russes sur 2402 18%,53%,

42 Arméniens sur 560, soit 7,50%.

Espagnols peu significatif

Les professions exercées par les Russes et les Arméniens ont en commun leur préférence pour les activités indépendantes, et très peu d’emplois dans le bâtiment et l’agriculture en comparaison avec les Italiens.

Autre point commun, le pourcentage de ces nationaux nés hors de leur pays est pratiquement identique, il varie entre 6,35% et 8,22%.

Il est nettement plus élevé pour les Espagnols ; pour cette nationalité, nous relevons 31,20% d’Ibériques nés hors de la péninsule. Ce chiffre important par rapport aux autres nationalités est explicable par la longue tradition d’expatriation de ce pays, sans que la facilité de langue commune avec l’Amérique du Sud ait joué un rôle.

L’âge à leur arrivée à Nice est différent. Nous avons vérifié les âges entre 20 et 40 ans et les âges de plus de 55 ans. Ainsi, les Russes affichent 50,55% et 15,28%, les Arméniens 58,58% et 6,79%. Pour les Espagnoles, nous avons noté 62,9% et 11,13%, le plus fort pourcentage de personnes dans la force de l’âge.

Par rapport aux deux autres nationalités, nous constatons que peu d’Arméniens âgés sont arrivés à Nice. Faut-il attribuer l’absence d’Arméniens âgés aux difficultés du voyage, au manque de moyens ? Nous n’avons pas pu le déterminer.

Enfin, les mariages contractés après 1937 nous indiquent que les trois nationalités ont une préférence de choix pour le Français, car tous font apparaître les chiffres de naturalisations les plus élevés.



94Chrétien qui reconnaît la suprématie du Pape, mais conserve sa liturgie nationale. Rupture en 1596 avec l’Eglise orthodoxe russe.

95En 1869, Brunnel, chroniqueur écrit : «La colonie russe est plein de vie et d’entrain ; elle recherche et saisit avec empressement toutes les occasions de s’amuser, organise des bals, des soirées, des ’’garden-parties’’ avec danses en plein air, tant à Nice que dans les villas achetées ou louées dans les environs ». in Nice Historique, 1952, Bibliothèque de Cessole, Nice.

96La première église russe à Nice est inaugurée en 1859, et se trouvait rue Longchamp. Elle est construite sous l’égide de l’Impératrice Alexandra Feodorovna

97L ’émigration russe, in Histoire de l’Immigration en France, page 94, Op. cité.

98Cahiers de la Méditerranée N°58, Kaurinskosi, page 136

99Histoire de l’Immigration en France », Op. cité

100Nouvelle Politique Economique mise en œuvre en 1921 après l’échec de celle de Lénine. Elle est abandonnée en 1928.

101Les communautés russes et Italiennes, Kira Kaurinkoski, M. M. S.H. Aix en Provence.

1021815, après la chute de Napoléon

103Op. cité page 137

103bK.Kaurinskosi, Op. cité

104Reste française, § 8

105Réf. 2 E 170/20 mariage Perekestoff

106Histoire de l’Immigration en France au xx siècle », Op. cité, page 84

107Christian Makarian, Histoire N° 187, page 36

108Voir aussi Michèle ROSSI, La communauté arménienne à Nice dans la période de entre- les- deux guerres, Maîtrise Nice BU 114, 1987

109Les réfugiés arméniens sont originaires de Turquie occidentale pour la grande majorité. La République Arménienne sous domination soviétique est créée le 2 décembre 1920.

110Op. cité

111Op. cité.

112fin 2002

113M. Rossi évoque les noms de Messieurs le Baron Howsen et Nahabedian, propriétaires de grands terrains, qui ont confié à M. Hovnanian, architecte, le soin de construire ce quartier pour leurs compatriotes.

114Op. cité

115Changement de nom en 1923 pour devenir Istanbul, altération du grec eis tin poli, « vers la ville »

116Op. cité, page 49

117Op. cité

118Op. cité, page 71.

119Op. cité

120Texte écrit en 1927

121G. MAUCO, La France et ses Etrangers Calman Levy Paris

122D’après Alain REY page 2008 : coloration xénophobe.

123Op. cité, page 145

124Op. cité, page 227

125Christian Makarian, Op. cité, page 3

126Il existe une page d’internet nommée « Pages d’Arménie »

127Ralph SCHOR Histoire de l’Immigration, A. Colin Paris 1996, page 60

128J.RUBIO Exils et Migrations Harmatton Paris 1994 page 129

129Ralph SCHOR Histoire de l’Immigration, A.Colin Paris,1996, page 149

130Histoire des Juifs de Nuremberg, Wiener Library Londres, doc .P II e, n° 765

131Dr. Angel PULIDO, « Le Peuple Judeo-Espagnol », La Revue Mondiale, Paris, 1923