L'Immigration Italienne, Russe et Arménienne, L'Exode des réfugiés de Hollande, de Belgique et des Pays Balkaniques entre 1920 et 1944 dans les Alpes-Maritimes

CHAPITRE I

Troisième Partie

Les Mariages


Nous abordons ce chapitre afin d’exploiter les données recueillies aux Archives départementales des Alpes-Maritimes, et orienter nos recherches dans le domaine des mariages vers plusieurs directions. Le classement des archives étant fait par ordre chronologique des mariages, toutes les nationalités sont énumérées. Nous classerons, chaque fois que cela sera possible, les données recueillies par nationalités.

Ces documents n’existent qu’à partir de 1937; pour mémoire, nos recherches débutent en 1900 et s’arrêtent fin 1944. Il en découle que les données exposées précédemment ne recouvrent que très partiellement celles étudiées maintenant. Toutefois, il nous a paru intéressant, malgré cet inconvénient, de recouper, voire de compléter les informations déjà réunies dans différents domaines.

Les questions posées sont :

Qui sont les conjoints des immigrés ?

Y a-t-il eu des préférences de nationalité dans le choix des conjoints et des unions endogames ? (Mariages entre personnes d’une même ville ou village).

Les professions exercées au moment du mariage étaient-elles différentes de celles exercées lors de la première inscription sur le fichier de la Police ?

Y a t-il promotion sociale entre les époques d’immigration et les mariages ?

Peut-on déceler au travers des données recueillies des signes d’intégration ?

Mais tout d’abord, il a paru nécessaire de présenter les documents auxquels nous avons eu accès. Certains ne sont pas utiles directement à notre recherche, d’autres aideront peut-être de futurs chercheurs dans leurs travaux.

DESCRIPTION DETAILLEE DES DOCUMENTS UTILISES
POUR L’ENSEMBLE DES ETRANGERS

Les mentions suivantes se trouvent dans chaque dossier, et ont été relevées pour chaque conjoint séparément. Nom de famille, nom de jeune fille, prénom, date de naissance, lieu de naissance, nationalité, profession, date et lieu du mariage, et pour les femmes, la nationalité adoptée, numéro du dossier.

Toutefois, quelques dossiers de 1940 ne sont pas complets. Ceci est probablement dû aux événements politiques et militaires de cette époque. ll en résulte 4 189 dossiers de mariages avec chacun 14 données, soit au total 58 646 données.

Les catégories de personnes suivantes ont été enregistrées dans ces dossiers de mariages d’étrangers.

Toute personne de nationalité étrangère,

Toute personne naturalisée, soit par décret, soit par mariage antérieur.

Toute personne, même française, née à l’étranger ou enregistrée au Consulat compétant.

Toute personne née en Algérie,

Toute personne mineure nécessitant le consentement au mariage des parents,

Un homme étranger, volontaire dans l’armée française.

Toute personne adoptée,

Les pupilles de la Nation

Les personnes réintégrées dans nationalité française.

Les personnes réintégrées dans la nationalité française à la suite d’un mariage avec un étranger,

Les personnes dispensées de publications, même françaises,

Les personnes sous tutelle.

Cas particuliers :

A Menton, la Mairie informe le Parquet de la date du mariage.

A Vence, Saint Laurent, Mougins, seule la date des publications est indiquée.

Ces dispenses sont fréquentes à partir d’août 1939.

Pour les communes autres que Cannes et Nice, la date de mariage n’est pas certaine, il s’agit souvent de la date de publication. Dans ces cas, le décalage entre la publication et le mariage est d’environ un mois.

Dans les communes autres que Cannes et Nice, absence de mentions sur le maintien de la nationalité française pour les femmes.

La religion est indiquée en 1943, pour les personnes nées en Alsace et en Moselle (ex. dossier 2 E 170/217, Cheradon, concordat allemand)

La Loi du 31 mars 1929 prévoit qu’une femme française peut conserver sa nationalité en cas de mariage avec un étranger si elle manifeste cette volonté au moment de la célébration. Ceci est concrétisé par l’apposition de la mention « § 8 »

En 1941, la devise » « LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE » figure toujours sur les actes de notoriété délivrés par les tribunaux. Pendant l’occupation, des célébrations de mariages eurent lieu le 11 novembre, preuve que ce jour n’était pas considéré comme férié à cette époque.

Les documents à fournir pour le mariage peuvent être différents selon la coutume du pays d’origine. Toutefois, si la coutume nationale est contraire à la Loi française, elle peut être annulée par le Parquet ou les intéressés. Nous avons relevé les particularités des exigences administratives des divers pays étudiés. Celles-ci nous montrent les différences de coutumes, parfois importantes entre nations, et nous éclairent en partie par ce biais, sur les écarts de mentalités que les immigrés, s’ils veulent s’intégrer à la France, doivent affronter.

Un état détaillé des références d’archives se trouve page 42 de l’annexe, Tome 1.

ALLEMAGNE

2 E 170/41 Dossier BLEMBEL

La majorité est à 21 ans, la femme allemande perd sa nationalité en cas de mariage avec un étranger. Loi allemande du 22/7/1913, § 17

ANGLETERRE

2 E 170/08 Dossier ELZON/SOUTHGATE

La femme étrangère qui épouse un sujet britannique acquiert la nationalité de son mari, mais perd cette qualité en cas de remariage avec un étranger. La femme britannique qui épouse un étranger perd sa nationalité. Pas de publications.

ARGENTINE

2 E 170 / 08 Dossier COOK

La majorité est à 22 ans, pas de publications.

AUTRICHE

2 E 170/158 GUTTMANN. Exemple de documents en annexe.

BELGIQUE

2 E170/238 BURIN DE ROZIER. Exemple de documents en annexe.

COLOMBIE

2 E 170/33 MEDINA

La majorité est à 21 ans. Pour tout Colombien, de religion catholique, l’acte de baptême tient lieu de pièce d’état civil. La femme étrangère, qui épouse un Colombien n’acquiert pas la nationalité de son mari.

CUBA

2 E 170/ 14 PICALLO. Majorité à 21 ans, la nationalité de l’épouse dépend du contrat matrimonial.

DANEMARK

2 E 170/ 47 BARESTE Le mariage d’un Danois ou d’une Danoise à l’étranger ne pose aucun problème particulier.

ESPAGNE

2 E 170 / 10 H09 LAKSINE

La majorité est à 23 ans. Les futurs mariés ne sont plus obligés d’obtenir le consentement de leurs deux parents pour contracter mariage.

ESTONIE

2 E 170/50 WIREN

Le mariage est reconnu valable en Estonie s’il répond aux stipulations des § 2 et 5 de la Loi estonienne sur le mariage : l’homme doit avoir 18 ans révolus, la femme 16 ans révolus, il est spécifié que les mariages consanguins sont interdits.

HOLLANDE

2 E 170/ 43 RIKE

Le consentement du mariage des mineurs peut être verbal, pas de publications, la femme étrangère qui épouse un Hollandais obtient sa nationalité.

HONGRIE

2 E 170/ 08

La femme hongroise qui épouse un étranger perd sa nationalité

ITALIE

Publications aux portes des églises obligatoires dans la commune de naissance pendant deux dimanches consécutifs, majorité à 21 ans, la femme étrangère acquiert la nationalité de son mari.

A partir de l’armistice de 1940, l’autorisation de séjour nécessaire pour se marier en France n’est plus exigée par les autorités françaises.

La femme italienne qui épouse un étranger peut garder sa nationalité si elle manifeste cette volonté au moment de la célébration.

LUXEMBOURG

2 E 170/ H09 KRIER

L’étrangère qui épouse un Luxembourgeois suit la condition de son mari ; toutefois, elle peut renoncer à la nationalité luxembourgeoise dans les 6 mois.

ROUMANIE

2 E 170 42 PREJBEANU

La majorité est à 21 ans, le Roumain peut se marier devant les autorités consulaires roumaines, soit devant un Officier d’ Etat Civil étranger selon les lois de ce pays. Pas de publications. L’étrangère qui épouse un Roumain devient Roumaine. La Roumaine qui épouse un étranger perd sa nationalité, sauf si elle n’obtient pas la nationalité de son mari, à moins qu’elle n’opte expressément pour la nationalité roumaine.

SALVADORE

E 170/ 11 CANESA

Pas de publication de mariage. Sauf contrat de mariage, chacun des époux conserve la propriété exclusive de ses biens. L’étrangère qui épouse un salvadorien acquiert cette nationalité.

SUEDE

2 E 170/41 TOULET

Pas de publications en Suède. Une Suédoise qui épouse un étranger perd sa nationalité si, par ce mariage, elle acquiert la nationalité d’un autre pays et y établit son domicile.

SUISSE

2 E 170/14

Majorité à 20 ans. La femme suisse qui épouse un étranger suit la condition de ce dernier et perd la nationalité suisse, mais la retrouve en cas de décès de son mari ou de divorce.

TCHECOSLOVAQUIE

2 E 170/ 09 ROUGIER

Le mariage contracté en France est reconnu. La fiancée acquiert de plein droit la nationalité tchèque.

URUGUAY

2 E 170/ 12 MONDIVOLA

Pas de publications, le mariage contracté à l’étranger est reconnu valable.

USA

E 170/ 16 ANTADZE

Une américaine qui épouse un étranger ne perd pas sa nationalité. Pas de publications. Aucun délai de viduité n’exigé pour la femme après un divorce

VENEZUELA

2 E 170/ 08 VALLENILLA

Aucune restriction, les lois françaises sont reconnues.

FRANCE

(E 170/ 11 KOURNAKOFF

La femme étrangère qui épouse un Français acquiert sa nationalité de plein droit, sauf si elle y renonce expressément au moment du mariage.

Le décret du 9/9/39 modifie les conditions d’acquisition de la nationalité française.

Une femme française mariée une première fois à un étranger et divorcée est considérée comme étrangère à moins qu’elle ne demande sa réintégration.

La femme française qui épouse un étranger perd sa nationalité, sauf si elle déclare expressément au moment du mariage vouloir rester française (dénommé dans les actes § 8).

Un étranger qui désire se marier en France doit avoir une autorisation de séjour valable au moins un an pour être autorisé à se marier (Loi du 12/11/38) Son permis de séjour devient alors définitif.

Lorsqu’un Français né à l’étranger désire se marier à l’étranger même avec une française, son dossier est classé avec les archives des étrangers. L’attestation du Consulat du lieu de mariage est indispensable pour conserver la nationalité.



Choix matrimoniaux des Italiens





Comment crois-tu qu’ils ont aimés ?

Ils ont aimés 
En bénissant leurs premiers nés
En qui se mélangeaient leurs sangs
    Leurs traditions et leurs accents.89


ITALIENS MARIÉS À


SANS INDICATION

14

AMERICAINES

2

ANGLAISES

3

APATRIDE

1

BELGES

3

BRESILIENNE

1

ESPAGNOLE

1

FRANCAISES

639

HONGROISE

1

ITALIENNES

322

LUXEMBOURGEOISE

1

MONEGASQUES

6

NATURALISE FRANC

17

PERSE

1

POLONAISES

2

ROUMAINE

1

RUSSES

3

SAN SALVADORE

1

SUISSES

5

TURQUES

2

YOUGOSLAVE

1

TOTAL

1027

Tableau 28 Choix matrimoniaux des Italiens

Nous pouvons faire cinq observations :

Sur 1027 mariages d’Italiens, 656 ont choisi des femmes françaises ou naturalisées françaises, soit 64%.

- 322 italiens ont choisi des femmes italiennes, soit 32%.

- La grande majorité des Italiens a épousé des femmes de culture latine.

- 456 femmes françaises ont déclaré vouloir garder leur statut national.

- Seules 17 Italiennes ont opté pour le maintien de leur nationalité d’origine.

Nous observons le désir très net des Italiens de s’intégrer à la vie française, la majorité d’entre eux ayant choisi des femmes de cette origine. Ce désir d’appartenance au nouveau pays est confirmé par la volonté de ces femmes épousées par des nationaux italiens de conserver leur nationalité d’origine, puisque la plupart ont pris cette option. (§8). Cette attitude fait apparaître à travers elles, celle de leurs époux, pas encore naturalisés au moment du mariage, et leur désir d’intégration, puis d’appartenance à la nation française.

La préférence latine par les liens du mariage des Italiens est prépondérante ; nous n’avons constaté pour cette période aucun mariage avec des Allemands ou Autrichiens.

Enfin, le fait que 17 italiennes seulement aient manifesté leur désir de garder la nationalité italienne démontre le peu de succès de la propagande fasciste.

MARIAGE DES ITALIENNES

Sans indication

23

Américains

2

Anglais

2

Argentin

1

Autrichien

1

Belges

2

Espagnols

6

Français

1396

Hollandais

2

Italiens

310

Monégasques

3

Naturalisés français

71

Russes

3

Suisses

8

Sujet Français90

1

Turc

1

Urugayen

1

TOTAL

1833

SANS MENTION

1598

Tableau 29 Choix matrimoniaux des Italiennes

§ 8 235



Observations :

Sur 1833 mariages de femmes italiennes, 1467 ont choisi des hommes de nationalité française ou naturalisés français, soit 80%.

Ce pourcentage est nettement supérieur à celui de des hommes. (64%)

310 ont choisi des hommes de nationalité italienne, soit 17%.

235 ont choisi de garder la nationalité italienne, soit 13%.

Il ressort nettement de ces constatations que la majorité des transalpins émigrés à Nice a donné la prédilection matrimoniale aux conjoints de culture latine, avec une nette préférence pour les originaires de France. Ceci est aussi confirmé par les chiffres des naturalisations. Les deux facteurs réunis démontrent leur désir d’intégration dans leur nouvelle patrie.

LES PROFESSIONS EXERCEES APRES LES MARIAGES

Nous avons relevé les professions déclarées lors des formalités de mariages afin de vérifier si des évolutions significatives ont eu lieu entre celles annoncées lors de l’établissement des fiches de la Préfecture et celles publiées à l’occasion des noces.

Comme précédemment, ces indications ne sont pas directement exploitables. Nous avons donc établi les mêmes groupes professionnels que pour l’ensemble des immigrants italiens. Nous avons procédé de même pour les femmes italiennes, puis groupé les deux données. De cette façon, il sera plus facile de comparer des éléments.

Graphique 90 Professions groupées

LES PROFESSIONS DES ITALIENS

Artistes

9

Divers

48

Agricole

153

Mécanique

55

Commerçants

129

Prof. Libérale

20

Artisans

242



Bâtiment

99

Couture

0

Hôtellerie/Restauration

78

Transport

50

Employés

26

Sans qualification

118

TOTAL

1027

Tableau 30 Professions des Italiens après le mariage

La proportion des professions indépendantes, telles que commerçants, artisans et professions libérales (391) est devenue très importante. Pour les seuls commerçants (38,08%) vus précédemment, le pourcentage n’est plus que de 6,23% En même temps, la proportion des « sans qualifications particulières » (118) a baissée et passe de 29,44% à 11,49%.

D’une façon générale, on peut constater un net relèvement des niveaux socio- professionnels. Si l’on admet que les professions déclarées sur les fiches de la Préfecture l’ont été après l’entrée en France, c'est-à-dire à partir de 1927, date de l’établissement des fiches, l’évolution s’est opérée en très peu de temps, environ 10 à 12 ans.





LES PROFESSIONS DES ITALIENNES

Nous observons une moins grande diversité de professions pour les femmes. (78 contre 141) que pour les hommes.

Artistes

2

Agricole

75

Mécanique

3

Commerçantes

50

Pro. Libérale

13

Artisans

39

Bâtiment

0

Couture

304

Hôtellerie/Restauration

124

Transport

1

Employés

117

Sans qualification

757

Divers

348

Tableau 31 Professions des Italiennes après mariage

On note que la proportion des sans qualifiés est nettement supérieure à celle des hommes, ce qui laisse supposer qu’il y a parmi les immigrées un nombre important de femmes au foyer.



Graphique 91 Professions groupées des Italiennes

Pour les femmes, les changements professionnels étudiés après leur mariage sont moins spectaculaires que pour les hommes, quoique visibles ; leurs occupations vont nettement s’orienter vers les emplois de service, tels que l’hôtellerie. Les emplois de couturière sont toujours très considérables, mais on ne peut déceler si cette profession s’exerce chez un employeur ou à domicile à temps partiel. La dénomination « sans qualification » reste importante.

Graphique 92 Professions groupées hommes et femmes après mariage

OBSERVATIONS SUR L’EVOLUTION PROFESSIONNELLE

Le tableau suivant a pour but de comparer les professions pratiquées après les mariages, c'est-à-dire environ une décennie après l’arrivée des immigrants, avec celles exercées auparavant. Il nous permet de mesurer les changements sociologiques intervenus chez les nouveaux immigrants.



REGROUPEMENT

Total

% par rapport
à 2 860

Total

% rapport à
24 794(totalité)

Hommes + Femmes

Total mariages


Total immigrants

PROFESSIONS


1937 – 1944



ARTISTES

11

0,04%

47

0,02%

AGRICOLE

228

8,00%

2 526

10,20%

MECANIQUE

58

2,10%

455

1,90%

COMMERCANT

179

6,90%

1 958

7,90%

PROF, LIBERALE

33

0,12%

151

0,06%

ARTISAN

281

10,00%

2 483

10,10%

BATIMENT

99

3,50%

1 621

6,60%

COUTURE

304

10,70%

782

3,20%

HOTEL/RESTAURANT

202

7,10%

1115

4,50%

TRANSPORT

51

1,80%

701

2,90%

EMPL/COMMERCE

143

5,00%

257

1,10%

SANS QUALIFICATION

875

30,60%

8 814

35,60%

DIVERS

396

13,90%

4 196

17,00%

Tableau 32 Comparaison des professions exercées des Italiens avant et après leur mariage en France

On observe les changements suivants :

Les rubriques Artistes, Commerçants, Artisans ont peu changé en pourcentage

La profession du bâtiment a diminué de 6,60% à 3,50%

La profession couture a augmenté de 3,20% à 10,70%

L’hôtellerie a augmenté de 4,50% à 7,10%

Les employés de commerce ont augmenté de 1,10% à 5%

Les sans qualifications ont diminué de 35,60% à 30,60%

Les ‘’divers’’ sont passés de 17. % à 13%

Des chiffres des immigrants sans qualification, il ressort que 34,41% d’Italiens sont sans qualification lors de leur arrivée en France.

De 1937 à 1944, après leur mariage, cette moyenne est de 25,8%

Pour les Italiens nés en France, formés par la France, ce pourcentage est de 18,27%.

Que peut-on déduire de ces deux paragraphes d’observation ?

La qualification, donc le niveau social est en constante progression par rapport à celui du pays d’origine. Puis, après quelques années de séjour à Nice, un grand nombre d’entre eux a amélioré nettement sa situation. Le chiffre le plus marquant est celui des Italiens nés à Nice, qui ont donc fréquenté l’école dans cette ville. Le chiffre des personnes sans qualification est tombé de 33,41% à 18,27%, soit près de moitié moins.

Ces chiffres témoignent de l’importance de l’enseignement dans le processus d’intégration.

Enfin, malgré une recherche attentive, nous n’avons pas pu déceler un nombre significatif de mariages entre des personnes nées dans une même commune d’origine.



CONCLUSION PARTIELLE

Le libéralisme régnant jusqu’à la fin du XIXe siècle n’exige pas ou peu de contraintes législatives ou administratives des étrangers. Bien que leur statut juridique diffère de celui des Français, ils ont des droits presque égaux à ceux des nationaux. Toutefois, ils n’effectuent pas de service militaire, ce qui leur donne un avantage et peut provoquer de la jalousie de la part de ceux qui sont obligés de l’accomplir. Le marché du travail étant sans contrôle, les employeurs peuvent donner une préférence à l’embauche d’étrangers, plus rentables car moins coûteux.

Nous reproduisons ici un article relevé dans le livre de Georges Mauco déjà cité et écrit par André Siegfried dans « Les Etats-Unis d’aujourd’hui » (sans autres précisions). Bien que l’auteur décrive une situation américaine, ces termes sont en grande partie valables pour la France. De plus, cet article écrit vers les années trente, tout en relatant certains faits justes, arrive à des conclusions aujourd’hui étonnantes quant à leurs formulations.

« L’ouvrier blanc est supérieurement équipé pour la production, mais seulement dans certaines conditions (hygiène, logement, alimentation, confort, loisirs, tout ce qui est superflu à son rival) que nous appelons civilisation, et en dehors desquelles son rendement normal ne joue pas. Bénéficiant d’une longue évolution de progrès matériel, il est aussi prisonnier de ce progrès, et c’est pour défendre ce progrès qu’il exige un salaire dont le minimum est forcément élevé. C’est donc le niveau même de la civilisation qui risque d’être remis en cause par la coexistence sur le marché du travail de deux catégories de main-d’œuvre. Comme c’est en fin de compte le pauvre qui s’adapte le mieux, on voit des couches inférieures de la population changer de caractère, des professions entières échapper à la race supérieure et un beau jour celle-ci n’est plus chez elle qu’à titre de garnison sur une terre devenue étrangère » 91.

Nous tenions à reproduire cet extrait d’une part pour comparer les mentalités envers les immigrés de cette époque avec celles en cours aujourd’hui envers les populations nouvellement arrivées en France92. Nous constatons qu’à part le choix des mots, une frange d’une classe politique, propage les mêmes idées sans vouloir se rendre compte que l’évolution et l’intégration joueront aujourd’hui leur rôle comme elle l’ont rempli hier. D’autre part, deux générations ont été nécessaires pour ne plus s’apercevoir qui est d’origine italienne. Là, comme pour d’autres situations, il « faut laisser le temps au temps. »

Ces moindres exigences des ‘’pauvres’ incitent bien sûr certains employeurs à leur donner une préférence à l’embauche, ce qui immanquablement provoque des conflits.

La venue de cette main-d’œuvre est d’abord sollicitée par la France. Ainsi, vers 1908, des agriculteurs sont prospectés en Pologne par l’entremise d’un comité professionnel français. Il en est de même pour les houillères du Pas-de-Calais. Beaucoup de mineurs d’origine polonaise vivent encore dans ces régions. Le Comité des Houillères, est créé en 1846, puis remplacé par le Comité des Forges en 1864, qui fonctionne jusqu’en 1936. Ce comité contrôle les recherches en Italie, Pologne et au Portugal, et suscite les emplois sous l’égide de la Société Générale d’Immigration.

Situations
professionnelles

en %

ANNEES

agricole

industrie

Autres

1871

67,5

19,2

13,3

1881

65,4

20,2

14,4

1901

61,7

22,3

16,0

1911

58,4

23,7

17,9

1931

51,7

26,3

22,0

1951

42,2

32,1

25,7

Tableau 33 Évolution des activités entre 1871 et 1951

Ainsi, l’inversion entre les professions agricoles et industrielles s’est produite de manière constante après la Première Guerre mondiale. Les graphiques présentés en font la démonstration.

Dès la fin de la guerre, à Nice, l’arrivée des étrangers est en forte augmentation, malgré le chômage de 1919, la démobilisation et la crise de 1921. Ce flux ne fut pas freiné administrativement.

Cela s’explique par les besoins de main-d’œuvre nécessaire à la reconstruction, mais aussi par le début de l’immigration arménienne et russe. Ces arrivants ne pratiquent que rarement des professions agricoles, ce qui apparaît aussi dans les statistiques.

Entre-temps, les Etats-Unis et l’Argentine, prennent des mesures importantes pour freiner l’arrivée des nouveaux immigrants. Elles concernent l’arrivée de certaines catégories de personnes sélectionnées selon leur origine et leur profession. Ces mesures d’outre mer ont des répercussions en Europe qui doit absorber une partie des candidats qui désirent quitter leur patrie ; c’est ainsi que la France, et Nice en particulier, connaît un afflux de nouveaux étrangers.

Si aucune mesure administrative draconienne n’est prise à l’encontre de ce phénomène, des contrôles et des restrictions sont mises en place. Ainsi, la Préfecture des Alpes-Maritimes réorganise totalement le fichier des étrangers à partir de 1927, avec reprise probable d’un ancien fichier dont nous n’avons pas connaissance. Ceci est un indice du souci de l’administration de mieux contrôler le flux des étrangers. Le fichier mis en place devait satisfaire l’Autorité préfectorale puisqu’il perdure jusqu’en 1980. Ce fichier a absorbé administrativement l’arrivée massive des travailleurs des « Trente Glorieuses. »93

A partir du début des années Trente, en conséquence de la crise mondiale consécutive à l’effondrement de Wall Street, des mesures de contrôles sont prises, en application des nouveaux Lois et Décrets limitant l’entrée des étrangers sur notre territoire. Des mesures de surveillance plus strictes des frontières sont mises en place. L’effectif de la Police et des Douanes est renforcé, tout en restant insuffisant.

La phase de sollicitations de travailleurs étrangers est terminée. Parallèlement, l’Etat fasciste prend des dispositions pour arrêter le départ de ses nationaux. Il veut ainsi préserver les capacités de production du pays et freiner l’hémorragie de professionnels. L’URSS a déjà pris les mêmes mesures en 1920, les motivations sont très semblables. Ces mesures freinent peu l’émigration clandestine, mais provoquent l’apparition de passeurs.

La loi du 10 août 1927 facilite les naturalisations, (abrogée par Pétain en 1940). Ceci induit statistiquement la minoration du nombre des étrangers en France. L’effet de cette mesure a certainement influencé le résultant des recensements pendant une durée prolongée. Toutefois, cette mutation d’étrangers en Français n’a pas d’incidence sur les résultats de nos travaux, puisque nous ne tenons compte que des arrivées d’émigrants, aucune indication sur leurs départs ne figurant sur les fiches de la Préfecture. Une accélération des procédures de naturalisation est mise en place en 1938 et 1939, afin de pouvoir enrôler des étrangers dans l’armée à la veille de la guerre.

L’origine géographique des Italiens est caractéristique par trois points :

Les tableaux pages 7 à 34, Tome 1, de l’annexe montrent que sur 4021 localités inventoriées pour notre recherche, plus de la moitié d’entre elles, n’a enregistré que le départ d’un seul habitant. Cela montre combien l’émigration italienne a été générale pendant une époque certes limitée, mais touchant surtout les petites villes et villages. Si on ajoute à ce total le chiffre des centres qui ont connu entre un et cinq départs, nous arrivons au total de 3474 communes.

La plupart des grandes villes telles que Rome, Allessandria, Trieste, Gênes, Bologne, Naples n’ont suscité que peu de départs par rapport au nombre de leurs habitants. Ceci indique que les difficultés économiques étaient plus subies par une population rurale qu’urbaine. A l’opposé on constate que, malgré la structure latifundiaire du Mezzogiorno, cette région n’a pas été prédominante dans les décisions de départ pour notre ville. Ces émigrants avaient en majorité choisi la destination de l’outre-mer.

Ceci est confirmé par la répartition par régions administratives qui nous montre de fortes inégalités des villes comptant de 20 émigrants par région.



Région NORD : Aoste, Bergamo, Ferrara, Bolzano, Goriza,

Région CENTRALE : Ascoli, Grosetto, Latina, Macerato, Rietti, San Marin, Terano, Terni

Région MERIDIONALE : Avellono, Bari, Benvento, Brindisi, Campobasso, Caserta, Catanzano, Laquiula, Martera, Taranto.

Région INSULAIRE : Seuls Cagliari, Catania, Messina, Palerme, Sassari ont légèrement plus de 20 émigrants.



LES PROFESSIONS

Trois catégories émergent 

Sans profession 30,21%

Femmes de ménages 13,50%

Agricole 8,63%

Celles-ci représentent à elles seules plus de 50% des professions déclarées lors de l’établissement des fiches de Police.

La diversité des autres métiers est frappante, surtout si l’on tient compte des rectifications. Nous trouvons 156 autres professions dont la plupart ne sont pas des spécialités, mais se cantonnent dans une activité bien précise.

Les grandes villes telles que Turin, Rome, Florence ne représentent pas de professions particulières. Par contre, des centres comme Monte Rosso, Vernante, Limone se caractérisaient par un nombre plus important que la norme de professions sans qualification particulière. On note la différence d’activités entre la provenance urbaine, rurale ou suburbaine.

Certaines villes ont des particularités :

Vintimille donne un plus grand nombre d’étudiants et de personnes travaillant dans l’hôtellerie ; Cortone dénombre plus d’ébénistes ; Perouse fournit beaucoup de cordonniers, Umbertide un fort contingent de travailleurs du bâtiment.

Enfin, nous avons dénombré 51 personnes de nationalité Italienne sur les fiches desquelles figure la mention « soumis à la loi du 3 décembre 1848 ».

Elle spécifie dans son paragraphe 7ième :

Le Ministre de l’intérieur pourra, par mesure de Police, enjoindre à tout étranger, voyageant ou résidant en France, de sortir immédiatement du territoire français, et le faire conduire à la frontière. Il aura le même droit à l’égard de l’étranger qui aura obtenu l’autorisation d’établir son domicile en France ; mais après un délai de deux mois, la mesure cessera d’avoir effet, si l’autorisation n’a pas été révoquée suivant la forme indiquée dans l’article 3.Dans les départements frontière, le Préfet aura le même droit à l’égard de l’étranger non résidant, à la charge d’en référer immédiatement au ministre de l’intérieur.

Cette Loi, promulguée 100 ans auparavant, n’avait pas été abrogée et servait, lorsque l’autorité n’avait pas de motif spécifique, à justifier une expulsion.

Nous n’avons pas pu déceler les charges pesant sur ces personnes.

Toutefois, nous observons qu’à cette époque « enjoindre » ne veut pas dire expulser, et que «°expulser » ne signifie pas obligatoirement « reconduite à la frontière. » En effet, un pointage nous a démontré que beaucoup de ces personnes restent en France. Ils deviennent des « irréguliers » et sont à la merci de contrôles policiers qui les défèrent dans ce cas à la justice.

Nous allons maintenant aborder la partie suivante de cette recherche concernant d’autres catégories d’étrangers que les Italiens. A part les Suisses, ce ne sont pas de prime abord des immigrants voulant s’établir définitivement dans notre pays pour trouver du travail. Leur intention première fut d’abord de trouver un abri. Il s’agit en premier lieu d’exilés dont le départ fut forcé par des événements indépendants de leur volonté, puis de réfugiés, dans le sens littéral du terme. Pour eux, il s’agissait de sauver leur vie.

Tout d’abord, les nationalités dont la venue en France n’ont pas de rapport avec la 2ième guerre mondiale ; les Russes, les Arméniens, les Espagnols. Leur venue est motivée par soit par des événements politiques dans leurs pays, soit, et ceci vaut pour les Juifs, par désir de s’établir dans un autre pays pour des raisons de survie physique.

Ensuite, nous verrons les Anglais, qui entrent en partie seulement dans cette catégorie. Puis, nous examinerons les nationalités les plus importantes en nombre des réfugiés venus à Nice à partir de 1936, en rapport direct avec la deuxième guerre mondiale.




89Les Emigrants de Charles Aznavour, texte complet page 45 de l’annexe.

90L’autochtone Algérien, n’a pas la nationalité française, il est qualifié de «sujet français». Les Libanais et les Syriens sont des protégés français.

91Op. cité, page 502

92Nous reprenons le thème de l’intégration des étrangers dans la conclusion finale.

93Cette expression situe une période de forte expansion, allant de la fin de la deuxième guerre à la guerre du Kippour, 25 octobre 1973.