L'Immigration Italienne, Russe et Arménienne, L'Exode des réfugiés de Hollande, de Belgique et des Pays Balkaniques entre 1920 et 1944 dans les Alpes-Maritimes

CHAPITRE 1

« Tu n’oublieras pas que tu as été, toi-même, un étranger en Terre d’Egypte »

Exode, XXII verset 21.

« Non, les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux »

Georges Brassens.24

Première Partie

LE MOUVEMENT D’ENSEMBLE DE L’IMMIGRATION A NICE
DE 1860 A 1944

A)L’ERE INDUSTRIELLE APPELLE UNE NOUVELLE MAIN-D’OEUVRE

On constate que les mouvements des populations, de 1860 à 1944, correspondent souvent aux faits économiques ou politiques internationaux.

Graphique 2 Immigration de 1860 à 1944 toutes nationalités confondues

DE 1860 A 1885, L’AMORCE D’UNE TENDANCE

La période allant de 1860 à 1885 représente une relative tranquillité, aussi bien après le rattachement du Comté de Nice le 23 avril 1860, qu’après la guerre de 1870. On n’enregistre à Nice que l’arrivée de 428 étrangers, soit une moyenne de 17 personnes par an. Il faut savoir qu’à cette époque, les travailleurs saisonniers n’étaient pas enregistrés avec une grande rigueur, les frontières assez perméables, les voyages pas très aisés et réservés pratiquement qu’au seul tourisme de luxe. C’est l’époque des grands hôtels, de la ‘’découverte’’ de la Côte d’Azur. Le rattachement du Comté de Nice n’a pas suscité un appel important d’une nouvelle population étrangère pendant cette période.

Le raccordement des Chemins de Fer italiens au réseau français, le 18 mars 1872, va sensiblement faciliter le tourisme déjà naissant depuis 1864, date d’arrivée du rail à Nice, et les migrations.



Graphique 3 Immigration globale de 1860 à 1885

Nous n’avons pas trouvé d’explications pour la forte pointe d’arrivées de 1880. Pierre Milza25 note une forte augmentation d’arrivées d’Italiens en France relevées d’après les recensements quinquennaux à partir de 1876. On passe de 193 000 en 1876 à 330 000 en 1901.

DE 1866 A 1900, L’ACCELERATION DE L’ATTRACTION MIGRATOIRE

De 1886 à 1900, l’accroissement des enregistrements est sensible ; nous notons 3424 inscriptions sur le fichier, soit une moyenne de 245 personnes par an. Les ventilations par nationalités sont traitées dans les pages suivantes. Il est possible de me consulter sur l’identité d’une ou de plusieurs de ces fiches en m’indiquant le nom, prénom, nom de jeune fille et éventuellement le lieu de naissance. voir rubrique Contacts

Graphique 4 Immigration globale 1886-1899

DE 1901 A 1919, L’IMPULSION EST DONNEE

Entre 1901 et 1919, le changement en hausse est dû à un fort accroissement entre 1900 et 1906, et bien entendu une nette diminution pendant la Première Guerre Mondiale ; dès 1919, le flux augmente considérablement. Le total des étrangers arrivant à Nice est de 7 293, soit une moyenne de 405 personnes par an.



Graphique 5 Immigration globale 1900-1919

DE 1920 A 1930, LES ANNEES FASTES -  LES CONSEQUENCES DE LA GRANDE GUERRE

1920 – 1930. Ces années fastes en déplacements de populations voient le plus fort accroissement de la population étrangère à Nice de son histoire. On enregistre 17 098 inscriptions, soit une moyenne de 1 709 personnes par an, malgré une forte baisse en 1925 et 1926. L’instauration par les Etats Unis des quotas d’immigration, les mesures restrictives en Italie, Allemagne, Autriche, Amérique Latine se font sentir. A cela s’ajoute un besoin croissant de main-d’œuvre dû à la reconstruction, et au manque de bras dans le domaine agricole consécutif à la saignée de 1914–1918. De plus, c’est après la révolution d’octobre 1917, qu’arrivent les immigrants russes à la suite et presque en même temps que des survivants arméniens des persécutions turques.

Graphique 6 Immigration globale 1920-1930



B) LE REVIREMENT DES ANNEES SOMBRES

De 1931 à 1936, LA CRISE ECONOMIQUE MONDIALE SE FAIT RESSENTIR

1931 à 1936 reflètent bien en France le ralentissement économique international, les restrictions administratives, l’instauration en France de visas d’entrée étendue à un plus grand nombre de nationalités, et l’autorisation d’exercer une activité salariée. Nous notons 8 492 entrées, soit une moyenne annuelle de 1 415 inscriptions.

Un rapport du Directeur de la Police d’Etat de Nice au Préfet des Alpes-Maritimes, en date du 11 février 1935, fait part d’un état concernant « la population flottante. »26

Dans la rubrique ‘’ Ouvriers étrangers’’, il indique, pour 1933, l’arrivée de 11 308 personnes contre 8 868 en 1934, soit une diminution de 2 410 travailleurs. Ces chiffres tiennent compte des saisonniers. Il indique en outre [que] « cette diminution constante de la main d’œuvre étrangère est la conséquence des restrictions légales ». A cette note est joint le tableau suivant :




POPULATION FLOTTANTE

1932

1934

différence

Cartes d’identités établies

15 211

14 401

810

Visas d'arrivée

10 118

6 457

3 661

Taxes payées à 100 F

661 100

595 510

65 590

Taxes payées 20F

165 285

163 865

1 420

Total des pénalités payées FR

713 580

363 870

349 710

Tableau 5 Note de Police sur les étrangers, 1932-1934

La diminution importante du nombre des visas d’arrivée reflète certes une réalité, mais peut en cacher une autre : par suite des restrictions des possibilités d’entrer légalement en France, la pénétration clandestine a pu trouver un accroissement. Ceci est bien entendu impossible à prouver.

Le fait que le montant des pénalités (montant dû par l’étranger pour renouvellement tardif de son autorisation de séjour) soit inférieur ne démontre pas irréfutablement une diminution des entrées légales. Un immigrant ne peut pas renouveler un titre qu’il n’a pas ; or les pénalités ont diminué de 51%, tandis que les visas d’arrivée n’ont diminué que de 9,19%. Les chiffres de la note du Directeur de la Police d’Etat de Nice sont donc sujets à interprétation.

La surveillance des étrangers se renforce. Un communiqué du « Petit Niçois » du 18 février 1931 indique :

« Les étrangers résidant à Nice sont informés qu’un délai de trois mois expirant le 31 mars 1931 leur est accordé pour effectuer le renouvellement de leur carte d’identité valable jusqu’au 31 décembre 1930. » 27

Pendant cette période, la nature des motifs d’immigration change peu à peu. D’abord d’ordre uniquement économique, cette nature devient politique. Fascisme et hitlérisme font fuir les opposants les plus clairvoyants à ce régime.



Graphique 7 Immigration globale de 1931-1936

1936 à 1944, LES NOUVELLES MOTIVATIONS D’EMIGRATIONS

1937 à 1944 sont les années d’arrivées des réfugiés politiques, mais surtout raciaux. Sur l’ensemble de la période, on constate 10 387 enregistrements, soit 1 153 annuellement, mais si on isole les années 1938 à 1941, (ensuite les frontières ou la ligne de démarcation sont plus difficilement franchissables) les juifs, puis les réfugiés belges et hollandais totalisent 9 883 personnes. La seule année 1939 représente dans ce total près de 50%, soit 4 168 réfugiés.

Si on compare ce graphique, représentant tous les arrivants à Nice, avec celui présenté dans l’ouvrage de Ralph Schor,28 représentant les étrangers travailleurs dans toute la France présents, (nombres cumulés, départs déduits), on constate des similitudes de courbes jusqu’en 1937 ; même mouvement de hausse entre 1920 et 1930, même diminution ensuite.



Graphique 8 Immigration globale de 1937-1944

La crise de 1929 a fait sentir ses effets en France plus tardivement qu’ailleurs, notre économie étant très protégée à cette époque. Mais dès le début des années trente, le chômage réapparaît. Il en fut ainsi dans les autres pays traditionnellement source d’émigration. Or, on constate sur ce graphique que dans les années 1931 à 1936, l’immigration diminua fortement malgré la crise. Deux explications : les mesures mussoliniennes de restrictions d’une part, mais aussi, d’autre part, la constatation que la crise économique d’un pays n’incite pas à elle seule à l’émigration. Il est nécessaire que le candidat au départ sache, ou croit savoir, qu’il trouvera du travail. Tel ne fut plus le cas en France.

D’une façon générale, nous comparerons les résultats obtenus dans les Alpes- Maritimes avec ceux trouvés par d’autres chercheurs sur l’ensemble de la France.

Notons déjà que d’après le livre de Ralph Schor29, le total des étrangers dans ce département était, en 1931, de 140 446, et en 1936 de 113 604 soit une diminution de 8,1%. Cette étude repose sur le nombre total d’étrangers présents en France à ces dates, et tient compte des arrivés et des départs, ce que notre étude n’est pas en mesure de faire.



nice 1900


24« La mauvaise réputation »

25Pierre MILZA, Voyage en Ritalie Op. cité, page 60.

26Adam 4 M 570

27Adam 4 M I PR 7 R 79

28Ralph SCHOR Histoire de l’immigration en France, Colin, 1996, pages 11 et 36.

29Ralph SCHOR, Histoire de l’immigration en France, Op. cité, pages 11 et 36.